"Ce que nous devions faire"

                                                                                                                                    Lc 17,7-10

 

 

² Nous voilà à première vue bien loin des habitudes sociales qui ont prévalu en Occident: Jésus met en scène un serviteur qui, après une journée de labour ou de marche derrière le troupeau, doit encore préparer le repas du maître et attendre, en tablier, qu'il ait fini tranquillement de manger et de boire.

Même pour l'époque de Jésus les traits sont volontairement forcés, et le maître, dans le texte, insiste comme à plaisir sur ses droits d'employeur. Il ose même dire, sans sourciller, au serviteur: "Tu mangeras et tu boiras ... après!"

 

² Le plus surprenant, et le plus révoltant en un sens, est que le serviteur ne semble avoir droit à aucun merci, alors qu'il a accompli tout ce qu'on lui demandait. Les faits sont présentés par Jésus comme pour faire monter en nous la réprobation et le scandale. Jésus compte, visiblement, sur notre réaction indignée, et il souligne le cynisme des maîtres humains pour mieux mettre en lumière les droits de Dieu.

 

² Dieu notre Maître n'a besoin ni de manger ni de boire, mais c'est lui qui nous fait connaître sa volonté. Dieu ignore la tyrannie, et pourtant, du lever au sommeil, tout le temps de nos journées lui appartient. Dieu ne réclame jamais, mais il a droit à tout.

Pour Jésus, cette seigneurie de Dieu sur la vie quotidienne de l'homme est une donnée immédiate, une sorte d'évidence paisible: nous sommes les serviteurs du Maître de l'histoire. Et parce que cette destinée de service est notre réel devant Dieu, elle ne doit susciter en nous, selon Jésus, qu'une joie toute simple, la joie de coïncider jour après jour, et tout le long du jour, avec le vouloir du Père: "Quand vous aurez fait tout ce qui vous a été commandé (sous-entendu: par Dieu), dites: Nous sommes des serviteurs (maintenant) inutiles. Ce que nous devions faire, nous l'avons fait. C'est tout!"

 

² De fait ce paradoxe d'une fidélité toujours plus oublieuse d'elle-même se vérifie dans la vie des serviteurs et des servantes de Dieu.

À partir du moment où le vouloir de Dieu devient notre nourriture, nous restons toujours sur notre faim. Même quand nos journées sont remplies à ras bord, nous les sentons encore pauvres d'amour.

Quand nous avons fait ce que nous devions faire, nous avons tout juste préparé la page où Dieu va écrire. Ce n'est pas rien qu'une journée soumise et remise à Dieu, mais c'est si peu que rien en regard des besoins du Royaume.

Et surtout, plus nous essayons d'aimer notre Dieu, plus il nous semble normal de le servir. Quand la fidélité sera devenue le quotidien, notre quotidien de pauvres de cœur, quand la remise à Dieu des œuvres de nos mains sera devenue un réflexe et un plaisir, quand l'obéissance filiale, les années passant, sera devenue ordinaire, alors nous nous serons approchés de la sagesse de notre Maître; car notre Dieu merveilleux est passionné de vie ordinaire, et c'est dans l'ordinaire qu'il aime accomplir ses merveilles.

C'est bien pourquoi Jésus a vécu trente ans à Nazareth.

 

 

Un jour viendra - et Dieu en garde le secret - où nous dirons, comme Jésus au sommet de sa vie, au sommet de la Croix: "Tout est accompli". Alors, au repas de la gloire, le Fils de Dieu lui-même nous servira, comme il nous sert déjà aujourd'hui pour le repas du voyage.

 

 

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