Un diadème royal entre les doigts de Dieu
Is 62,1-7
Ph 3,7-12
Lc 15,11-32
Pour la profession solennelle d'une sœur
Ma Sœur,
Voici venu le moment de sceller pour toujours votre alliance avec Dieu. Ressaisissant la grâce de votre baptême, revivant consciemment l'onction de l'Esprit Saint, vous allez vous engager à suivre Jésus pauvre, obéissant et libre de cœur sur la route étroite et montante du Carmel.
Au cœur de l'Église, pour la gloire de Dieu et le salut du monde, désormais vous vivrez cette alliance à la fois comme un bonheur d'épouse,
comme un amour filial,
et par une identification chaque jour plus intense et plus heureuse au Christ Jésus dans le mystère de sa Pâque.
² L'aventure de vos épousailles, Dieu vous la révèle par le prophète Isaïe à travers le destin de Jérusalem et du peuple de Dieu.
Le message du prophète rejoint Israël dans une période indécise où l'espérance doit encore traverser tout un paysage de malheur. Les retours de l'exil s'avèrent difficiles; Jérusalem se perçoit encore comme "délaissée" par son Dieu, et à propos du pays tout entier, un seul mot vient aux lèvres: "désolation".
Mais l'amour de Dieu va inverser tout cela et effacer toute tristesse. Bientôt la ville sainte se sentira présente au cœur de Dieu comme la promise habite le souvenir de son fiancé, et elle se verra dans la main du Seigneur, entre les doigts de Dieu, si précis et si nobles, comme une couronne de brillants, comme un diadème royal préparé pour lui; et surtout elle entendra, de la bouche du Seigneur, le nom nouveau qu'elle portera désormais: Hèpsibah, "mon plaisir en elle".
Telle est la merveille que Dieu, à lui seul, va réaliser pour Sion son élue. Mais dans cette œuvre de restauration les croyants auront leur part:
- le prophète d'abord, qui ne se taira pas, devant Dieu et devant les hommes, jusqu'à ce que le Sauveur monte comme l'aurore;
- puis tous les veilleurs de la prière placés sur les remparts, qui eux non plus ne devront se taire ni de jour ni de nuit et qui ne laisseront au Seigneur aucun repos jusqu'à ce qu'il ait rendu Jérusalem inébranlable;
- enfin les rebâtisseurs de la ville, qui vont sortir au-devant de leurs frères revenant de l'exil et dresser pour eux un signal de ralliement (Is 62,10).
Ainsi le bonheur de l'Alliance sera inséparablement don de Dieu et réponse de l'épouse, imploration de l'épouse et réponse de son Dieu.
² L'histoire de votre alliance, vous l'avez lue également, ma Sœur, en fille de Dieu, dans la parabole du Père blessé dans son amour.
Là aussi tout commence sous le signe de la désolation, et la litanie semble inexorable: cynisme, gaspillage, inconduite, famine, misère. Parce qu'il tourne le dos à l'amour de son père, le cadet perd tout en quelques mois: sa dignité, sa liberté, et les moyens de survivre.
Un seul appui lui reste, dans son désespoir: le souvenir de son père et la certitude de pouvoir lui revenir en dépit de tout. Et c'est dans cette humilité du retour qu'il va découvrir le vrai visage de son père et sa miséricorde inimaginable.
De loin son père l'aperçoit, parce qu'il n'a cessé de regarder la route, et il court au-devant de l'ingrat qui revient de son exil. Alors tout se déroule à rebours des attentes humaines:
au lieu de reproches: une longue embrassade;
au lieu de sévérité: la bague au doigt et les escarpins;
au lieu de punition: le festin et la fête.
Et le repenti reçoit comme nom nouveau son nom de toujours dans la maison du père: "mon fils que voici est revenu à la vie".
L'aîné lui aussi doit à son tour découvrir ce qu'est le cœur d'un père, et pour le guérir de ses frustrations, le père met en œuvre la même pédagogie de miséricorde: c'est encore lui qui sort au-devant du révolté et qui tente de le raisonner: "Tu ne connais pas ton bonheur! Tu réclames un chevreau, mais toi tu as tout, et toujours, puisque tu es avec moi!"
Puis il l'invite à changer de regard. L'aîné disait avec dédain: "ton fils que voilà!"; le père reprend avec douceur: "ton frère que voilà est revenu à la vie!".
La miséricorde est contagieuse, et c'est la contagion du bonheur.
Au jour du don total, l'une de nos grandes joies est de percevoir à la fois jusqu'où le Père est allé pour nous dans sa miséricorde, et qu'il n'aura de cesse qu'il ne nous ait donné les réflexes de son cœur. Chaque fois que Dieu dit: "ma fille que voici", il ajoute pour nous: "ta sœur que voilà".
Et il le dit jusqu'aux confins de l'univers.
² Votre bonheur d'épouse et ce mimétisme filial de la miséricorde, vous les vivrez, ma Sœur, en repro-duisant l'image du Fils bien-aimé, en le rejoignant jour après jour dans son passage au Père.
Bien des choses s'inversent dans notre vie, dès que nous acceptons de suivre Jésus-Christ jusqu'au bout de son mystère. Gagner et perdre, tenir et lâcher, attendre et posséder, tout cela change de signe et change de sens quand Jésus devient le pôle d'une existence.
Les plus belles tentatives, les plus belles réalisations, les projets les plus audacieux ou les mieux mûris, tout cela pâlit en comparaison de la connaissance vivante du Vivant Jésus-Christ.
Pour un croyant, qu'est-ce qui donne, en définitive, du prix à l'existence? C'est de gagner le Christ, d'être trouvé en lui, de ne se chercher qu'en lui, de ne se trouver vraiment qu'au creux de son amour. Si l'on nous cherche, c'est là qu'on doit nous trouver, puisque lui seul est digne d'être cherché.
Mais pour se trouver en lui, il faut se perdre soi-même, c'est-à-dire lâcher sa propre justice. Car la capacité de s'a-juster à Dieu, c'est Dieu qui la donne et qui la suscite:
elle n'est pas au bout d'une loi bien observée ni au bout d'un projet spirituel totalement rejoint;
elle se découvre peu à peu dans le cheminement de la foi, dans l'invention patiente des jours et des mois;
elle se tisse, cette justice de la foi, dans une existence toujours limitée et pourtant toujours référée à l'Amour sans limite.
C'est cela, sans doute, accepter de tout perdre: il faut lâcher pour recevoir.
Un grand oui prononcé sur la vie concrète, et sur les sœurs de tous les jours, nous fait vivre une véritable entrée dans les souffrances du Christ, et en même temps suscite au plus profond de nous-mêmes un cri d'espérance vers la résurrection. Quand on accepte, pour le Christ, de ne plus se crisper sur le passé, sur ses richesses et ses misères, et de ne pas craindre pour la fidélité à venir, ni pour soi ni pour ceux que l'on sert, on peut s'ouvrir au monde nouveau que Dieu fait; on voit s'ouvrir une route au milieu de la mer et un passage pascal à travers toutes les morts.
Heureuse vie qui permet cette quête du Seigneur que l'on aime.
Heureuse course où jamais on ne peut totalement saisir.
Heureux oubli de tout ce qui retient en arrière, puisque, en avant, le Seigneur fait signe.
Puisque aujourd'hui, ma Sœur, Dieu Trinité vous fait l'immense grâce de vous appeler à une offrande sans retour, que la Vierge du Fiat dépose à l'intime de votre cœur le secret de sa joie.
Qu'elle vous attire à Nazareth pour vous y faire vivre auprès d'elle
votre engagement dans l'œuvre de l'Époux,
votre confiance filiale,
et votre entrée généreuse dans la Pâque de Jésus.
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