"Il les laisse au désert"
Lc 15,1-10
La parabole de Jésus nous offre deux entrées, qui toutes deux nous conduisent droit à l'espérance, parce qu'elles apportent une lumière sur le cœur de Celui qui nous aime.
² Notre premier réflexe, excellent, est de nous identifier à la brebis perdue.
Nous prenons alors la mesure de notre solitude, de notre éloignement du troupeau et du Berger, la mesure de notre échec à aimer; et nous laissons le Pasteur nous rattraper, nous prendre, sans un reproche, et nous ramener à la joie, simplement parce qu'il nous aime et que nous comptons à ses yeux, même si nos yeux à nous ne voient que le gâchis et la trahison.
Brebis perdues, nous ne pouvons pas faire les fières ni marchander notre confiance: il faut, comme de vrais pauvres, laisser venir le Sauveur, et quand il vient n'avoir de regard que pour lui, sans nous attarder aux misères que lui veut oublier.
² L'autre entrée pourrait sembler inutile et décevante: elle consiste à vivre la parabole comme l'une des quatre-vingt-dix-neuf brebis restées au désert.
C'est cette lecture qu'a tentée la petite Thérèse avec son audace coutumière:
"Notre Seigneur veut laisser 'les brebis fidèles dans le désert'. Comme cela m'en dit long! ... Il est sûr d'elles; elles ne sauraient plus s'égarer, car elles sont captives de l'amour, aussi Jésus leur dérobe sa présence sensible pour donner ses consolations aux pécheurs" (Lettre 142, à Céline, du 6 juillet 1893).
Ce choix inattendu de Thérèse nous amène à entendre Jésus non plus seulement à partir de notre trahison, mais à partir de sa fidélité; non plus à partir de notre isolement, à partir de nos tentations de marginalité - car de cela nous sommes tous tentés à un moment ou à un autre de la vie fraternelle - mais à partir de notre place réelle, normale, heureuse, notre place dans la communauté fidèle, en cheminement de fidélité, cette place que le Pasteur redonne toujours à sa brebis retrouvée.
À lire la parabole superficiellement, on pourrait croire que le Pasteur se désintéresse des quatre-vingt-dix-neuf, comme si leur fidélité n'avait pas plus de prix que la routine. En réalité, le Pasteur ne les quitte pas lorsqu'il les laisse ensemble dans la steppe; et s'il les laisse, c'est qu'il leur fait confiance.
Est-ce que nous mesurons suffisamment tout l'amour qui se cache dans cette confiance du Christ? Le bonheur des quatre-vingt-dix-neuf, c'est de savoir le Pasteur heureux de sauver l'ingrate; leur joie, c'est de Le libérer en quelque sorte pour cette œuvre de salut; leur souci, c'est de mériter confiance, de participer au sauvetage de l'égarée en ne réclamant du Pasteur autre chose que son amitié, une amitié dont elles vivent ensemble dans le désert.
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