"Pour vous, qui suis-je?"
Lc 9,18-22
Ce jour-là Jésus a perçu, dans sa prière, que le moment était venu de poser aux disciples la question décisive: "Pour vous, qui suis-je?". Question capitale pour nous également; et puisque Jésus nous parle réellement quand sa parole est proclamée dans la liturgie, nous avons à entendre, personnellement et communautairement, son interrogation. C'est un moment de lucidité et de courage, mais qui peut être très pacifiant et source de joie.
² "Toi, que dis-tu? Pour toi, qui suis-je?"
Aujourd'hui, en ce début de journée; aujourd'hui, en ce tournant de tes trente ans, de tes quarante, de tes quatre-vingts ans, pour toi, qui suis-je? Que je sois dans ta vie, que je sois venu t'appeler, qu'est-ce que cela change à ton regard sur les événements et les personnes? Qu'est-ce que cela crée dans ton cœur? Quel cheminement cela ouvre-t-il? Quel élan cela suscite-t-il?
De fait, happés que nous sommes par le quotidien, nous en venons parfois à oublier au nom de qui nous l'assumons, pour l'amour de qui nous avons à l'offrir. La fascination du Seigneur Jésus a été assez puissante pour nous ramener à lui après des moments d'infidélité: faut-il croire que notre amour s'est refroidi ou banalisé pour que nous éprouvions tant de difficulté à chasser la tristesse, à trouver le bonheur dans l'oubli de nous-mêmes, à valoriser notre vie toute simple par une référence constante aux Béatitudes?
Quand nous quittons Jésus du regard, l'aventure spirituelle n'offre plus que son versant aride, et nous sommes tentés de perdre cœur, alors que nous avons, tout près, à portée de prière, à portée de confiance, le Seigneur de notre appel qui n'a rien renié de son amour.
² "Pour vous, qui suis-je?", dit Jésus. Et à sa question il attend aussi une réponse communautaire. Il nous faut saisir et redire bien souvent ce que Jésus est pour nous, tous ensemble: le Sauveur qui nous a réunis; sinon la force des soucis et le poids de la vie commune nous amèneront à vivre comme un échec la fraternité que Jésus vient chaque jour nourrir et fortifier.
La foi seule, il est vrai, nous dit que là où le Christ est vivant, rien n'est plus quelconque dans la vie partagée par les sœurs.
La foi nous convainc qu'ensemble les sœurs expriment le Corps du Christ et donnent un visage à l'Église .
La foi nous affirme qu'une communauté vit, dans le Christ, un mystère qui dépasse les réalités visibles et mesurables, et que ce mystère est en route, même si, à cause des pesanteurs de l'existence, les sœurs perdent l'élan chacune à son tour.
Comment pourraient-elles laisser s'évaporer de la maison fraternelle le parfum de la joie, celles qui se savent aimées par le même Seigneur, appelées d'une même parole, en route vers la même gloire auprès de Dieu? Rien ne les séparera de l'amour du Christ, de l'amour du Père manifesté dans le Christ, ni les épreuves de santé, ni les incertitudes, ni la gêne des différences de tempérament, ni même les chutes et les blessures de la route, car en dépit de toutes les fatigues et de toutes les maladresses, toutes appartiennent pour la vie au grand Vivant.
Le point d'arrimage de leur espérance, le seul qui résiste aux bourrasques communautaires, le seul auquel chacune peut s'ancrer, c'est le Christ lui-même qui édifie son Corps, et qui est pour toujours la Tête et le guide.
C'est lui qui bâtit le Temple spirituel avec d'humbles pierres; et à toutes il donne de rester vivantes.
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