"Je sais qui tu es, le Saint de Dieu!" Lc 4,31-37
De nouveau l'Évangile de Luc nous replace devant le mystère de la parole de Jésus qui subjugue l'intelligence des croyants et qui chasse les esprits mauvais.
² Au temps de Jésus les commentateurs de la Loi aimaient à se retrancher derrière l'autorité des rabbis célèbres du temps passé, quitte à souligner leurs divergences: "Rabbi Untel a dit ceci ... mais Rabbi Tel autre a dit cela". Jésus, lui, ne se réfère qu'à lui-même: "Moi, je vous dis..." Cela rendait un son assez neuf dans les synagogues où Jésus prêchait. Avec lui on se sentait sur un terrain solide, et l'Écriture redevenait vivante et actuelle.
Aujourd'hui encore cette puissance de la parole de Jésus surprend toute communauté qui décide de l'écouter et de se laisser mesurer par elle. Quand Jésus parle dans la liturgie ou dans le secret de l'oraison, sa parole pénètre d'emblée plus profond que toutes nos théories, tous nos systèmes et toutes nos dissensions. On peut contester une théologie, on peut opposer deux penseurs et les renvoyer dos à dos, rabbi contre rabbi; mais les paroles de Jésus sont celles qu'il a entendues auprès du Père, et elles sont solides comme l'éternité.
Beaucoup de problèmes et de situations peuvent être abordés sous des angles différents, et jugés diversement, sans que la loyauté ni l'amitié ne soient en cause. C'est le cas bien souvent en communauté: Rabbi Une telle dit ceci, Rabbi Telle autre dit cela; allez savoir qui a raison! Mais quand Jésus a parlé, quand Jésus surgit au milieu de nous et reprend, d'eucharistie en eucharistie, d'office en office, les mêmes paroles exigeantes et douces, il n'y a plus qu'à répondre, ou à se taire pour écouter.
² Cette même parole du Christ garde, aujourd'hui encore, le pouvoir d'écarter les forces du mal. Elles sont parfois, de nos jours, difficiles à discerner, mais l'Evangile, ce matin, peut nous y aider, en nous fournissant au moins un critère assez sûr.
On pourrait le formuler comme un paradoxe:
les forces du mal poussent l'homme à la fois à la lucidité et au refus.
Lucidité effrayante du possédé, dans la synagogue de Capharnaüm, quand, avant tout le monde, il nomme le Messie: "Je sais qui tu es: le Saint de Dieu!". Mais cette lumière est mise au service d'un non définitif: "Ah! de quoi te mêles-tu, Jésus de Nazareth ! Tu es venu pour nous perdre!"
Ce sont bien ces forces du mal qui travaillent notre cœur, sournoisement, lorsque, ayant rencontré la lumière de l'Évangile de Jésus et percevant en nous l'appel du Saint de Dieu à un nouvel héroïsme, à une nouvelle force, à une nouvelle douceur, nous détournons les yeux ou nous retardons indéfiniment le moment de la soumission, du sourire, du pardon, ou simplement l'entrée dans un vrai silence contemplatif.
"Ah! de quoi viens-tu te mêler, Jésus de Nazareth?
Pourquoi viens-tu décaper mes illusions,
pourquoi viens-tu secouer mon inertie, ma vie inauthentique,
mon attachement aux choses, ou aux choix que je pose?
Je sais que tu as raison;
je sais que ta lumière sera toujours victorieuse, mais laisse-moi!
Laisse-moi stagner dans ma tristesse, dans ma solitude; laisse-moi dans mon refus!"
Mais Jésus ne nous laisse pas, et c'est sa patience qui nous sauve, en nous donnant le temps de retrouver pour lui le meilleur de nous-mêmes.
Heureuse ténacité du Pasteur,
heureuse vigueur du Maître qui commande avec autorité
et qui délivre d'un seul mot, d'un seul regard.
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