"Qu'un seul homme meure pour le peuple"
Jn 11,45‑56
² Caïphe ne croyait pas si bien dire. Sans le savoir, et sans le vouloir, il
a proclamé une vérité dont le monde entier vit encore aujourd'hui. "Notre
avantage", c'était bien que Jésus, seul, entre dans la mort, puisque de
cette mort du Fils unique Dieu allait faire la vie pour nous tous.
C'est ce jour‑là, après l'intervention de Caïphe,
que les ennemis de Jésus décidèrent de le faire périr. L'Heure approchait pour
Jésus, cette Heure qui était le but de sa vie parmi nous: l'Heure de sa
passion, de sa mort et de sa glorification auprès du Père. Les mailles du filet
se resserraient sur lui, et Dieu n'a rien empêché. Il a laissé la haine faire
son œuvre, toute son œuvre. Faiblesse volontaire de Celui qui peut tout; folie
de Dieu, plus sage que toutes nos sagesses; longue descente de Jésus jusqu'au
fond de nos laideurs et de nos lâchetés, parce qu'il voulait nous sauver jusque
là, nous sauver même de cela.
Il fallait que la mort changeât de signe, que la
souffrance changeât de visage. Alors le Fils s'est laissé défigurer. C'était
nos péchés qu'il portait; c'est de nos douleurs qu'il s'était chargé.
Mourir, seul, pour le péché du monde, ce fut le destin
de l'Agneau de Dieu, du Fils de Dieu fait homme; et il n'y a pas d'autre
sauveur pour l'humanité. Mais plus nous nous approchons de Jésus, par la foi,
l'espérance et l'amour, plus Il nous donne part à son destin, à son mystère
pascal de mort pour la vie.
² Nous nous étonnons parfois que la coupe du sacrifice nous soit présentée si
souvent, dans la vie communautaire, sous la forme du service obscur, du
dévouement non valorisé, de responsabilités sources de tensions. C'est tout
simplement que Dieu propose les sacrifices à ceux qui pourront les comprendre et
les assumer avec amour; c'est que Jésus offre une place au pied de la Croix à
celles qui pourront rester debout avec Marie, sans révolte, sans rancoeur et
sans plaintes, en acte d'offrande et de compassion.
Jésus disait: "Il n'y a pas de plus grand amour
que de donner sa vie pour ceux qu'on aime", pour ceux que Dieu nous
demande d'aimer. Une grande part de notre réponse à Dieu, et le plus clair de
notre sainteté ici‑bas, consistera dès lors à livrer notre vie, nos
forces et notre temps, selon un rythme et des modalités qui échapperont à nos
prises et à nos prévisions.
Jésus est mort "pour rassembler", et toute
œuvre d'unité à laquelle nous serons associés impliquera une mort à nous‑mêmes,
une désappropriation de nos projets personnels, une entrée sans retour dans le
secret que Dieu habite.
Dans le destin de ceux et de celles qui veulent s'identifier à Jésus, un
moment vient toujours où il faut cesser de mesurer, de calculer, de regretter
en murmurant, afin de laisser toute la place aux choix du Père et aux
inventions de l'Esprit.
Par là passe le bonheur d'être tout à Dieu;
par là est donnée la preuve de notre amour;
par là Jésus nous ouvre à sa joie et nous donne part à
sa liberté de Fils.