"Rabbouni!"

Jn 20,11-18

Ct 2,8-14

Ep 3,14-21

 

Pour une profession solennelle

 

 

Ma Sœur,

 

 

Voici venue votre heure, l'heure de choisir à jamais le chemin du Carmel pour passer de ce monde au Père,

l'heure de revêtir le Christ et de "vous laisser à l'Esprit".

 

Ce grand pas que vous faites aujourd'hui vers Dieu demeure pour vous presque aussi mystérieux que les chemins de Dieu lui‑même; mais vous savez maintenant que ce Dieu de votre appel peut faire en vous infiniment au‑delà de ce que vous pouvez lui demander ou même concevoir, car déjà sa puissance a travaillé en vous, déjà sa grâce de Père a esquissé en vous 1'œuvre de vie qu'il veut accomplir pour chacune de ses consacrées:

         faire d'une femme encore douloureuse dans sa recherche

         une épouse comblée

         et une messagère de son amour.

 

² Douloureuse, elle l'était, Marie de Magdala, à l'aube du matin de Pâques, toute en larmes auprès du tombeau, avec ses aromates désormais inutiles qu'elles avait apprêtés avec tant d'amour.

Elle pleurait, frustrée et impuissante. Elle ne pouvait plus aimer Jésus vivant, et elle ne pouvait même pas l'honorer comme on fait pour un mort. La présence, le souvenir: tout lui était repris. Elle était venue pour rien; elle avait aimé pour rien. Tout cela était trop injuste, trop mystérieux, et la révolte grondait en elle:

                        "Ils ont enlevé mon Maître, et je ne sais où ils l'ont mis!"

 

  Pas un instant elle ne se disait: tout cela, même cela, peut venir de Dieu; et elle perdait toutes ses forces à chercher des coupables. À force de se crisper sur son impuissance ("je ne sais pas", "dis-moi!"), elle en venait même à perdre toute intuition et toute lucidité; et son amour, qui aurait dû deviner, pressentir, anticiper, demeurait aveugle, alors même que déjà Jésus se donnait à voir.

 

Cette épreuve de Marie Madeleine nous visite, nous aussi, sur la route des Béatitudes. Cette fixation sur le chagrin et l'absence alors même que la Pâque est accomplie et va se révéler, nous la découvrons parfois, secrète et tenace, blottie au fond de notre cœur.

Quand la véhémence de notre quête du Christ nous empêche de lire, au quotidien, les signes de son amour, quand la perception de notre malheur ou de notre solitude nous enferme dans le deuil, quand une image désolante de nous-mêmes s'imprime en nous au point de voiler, à l'intime de notre âme, la gloire de Dieu qui rayonne sur la Face du Christ, alors seule la parole de Jésus peut nous rappeler à la vie et rouvrir l'horizon de notre liberté.                                                                                                                                                                    

 

² Jésus dit alors :"Marie!". Elle se retourna et lui dit: "Rabbouni!"

Marie, Rabbouni : les deux noms d'autrefois, les deux noms de l'amitié! À eux deux ils restaurent le dialogue de la foi, car Celui qui dit "Marie" vient de traverser la mort, déjà il vient du monde de la gloire, et celle qui s'écrie "Rabbouni" s'en remet déjà totalement à son Maître.

Jésus a pris l'initiative. Le Bien‑aimé a parlé. Il a dit:

"Lève‑toi, mon amie. Voilà l'hiver passé.

 C'en est fait des pluies, elles ont disparu. Sur notre terre les fleurs se montrent!"

Une seule parole de Jésus, et le printemps éclate, inespéré. Un appel de Jésus, et son amie s'envole du rocher de sa tristesse. Jésus se fait reconnaître, et son amie lui montre son visage.

 

Le printemps de votre vie, ma Sœur, c'est Jésus qui l'éveille en déployant en vous toute la richesse de sa 

gloi­­re. Chaque jour, d'oraison en oraison, d'eucharistie en eucharistie, il vous fortifie par son Esprit et libère en vous l'élan intérieur; il vient demeurer dans le cœur que vous lui offrez et que vous laissez ouvert à la mesure de votre foi; il vous donne de vous enraciner dans l'amour, dans l'amour qu'il a pour vous, et de puiser directement dans cet amour la sève qui va nourrir vos fleurs et vos fruits.

 

Cet amour total que vous offre le Fils de Dieu vient ressaisir, guider et accomp1ir toutes vos forces d'aimer. Le partage de vie qui vous est ouvert va faire de vous une épouse comblée, toute vouée à la joie et à l'œuvre de son Seigneur. Sûre d'être choisie, sûre d'être aimée, vous aurez la force d'entendre le langage de la Croix de Jésus, vous pénétrerez, par son chemin d'obéissance, dans l'épaisseur de son mystère filial, vous garderez la paix quand son amour dépassera toute connaissance et vous fera lâcher tout appui et toute prise, et plus vous serez remplie de sa présence et de sa grâce, plus vous resterez en marche vers la plénitude de Dieu.

 

 

²  Plus que jamais, ma Sœur, vous serez cheminante, parce qu'aujourd'hui, plus que jamais, Jésus fait de vous sa messagère. Marie de Magdala aurait aimé prolonger son dialogue avec le Ressuscité, évoquer le passé, parler d'elle et de Lui, garder un instant Jésus pour elle seule. Mais Jésus, immédiatement, lui a confié une mission : "Ne cherche pas à me retenir. Va plutôt trouver mes frères pour leur dire: Je monte vers mon Père et votre Père".

De même pour vous, ma Sœur. En renouvelant aujourd'hui son alliance avec vous, Jésus, pour la sceller, veut vous donner un cœur universel; et au moment où vous vous engagez pour toujours à vivre au milieu de quelques sœurs, il vous envoie à tous ses frères et sœurs du monde entier.

Ils sont là, présents dans votre cœur de carmélite, ceux que depuis longtemps vous avez connus, aimés, aidés, puis tous ceux qui attendent la lumière de Jésus pour donner un sens à leur vie, tous ceux qui ont besoin d'un supplément d'espérance ou de force, tous ceux qui n'osent croire à l'amour du Père, ou qui hésitent encore à se donner.

Ils sont là, connus ou inconnus, ils sont là, vivants, dans votre intercession, parce que le Christ vous a voulue, au cœur de son Église, comme permanente de la prière et de la compassion. Vous n'irez pas les rejoindre sur les routes du monde, parce que vous les retrouvez chaque jour dans le cœur du Christ, qui les aime, les appelle et les attend.

 

C'est votre manière à vous de travailler au salut du monde et d'annoncer aux hommes: "J'ai vu le Seigneur!" C'était déjà ainsi que Marie, Mère de Jésus, vivait sa mission. Qu'Elle vous visite aujourd'hui avec toute sa douceur; que son appel joyeux retentisse au seuil de votre maison, et que jaillisse de votre cœur l'action de grâce d'une libre fille de Dieu,

 

parce que le Père a regardé les douleurs de sa servante,

         parce que Jésus vous choisit aujourd'hui comme Épouse,

         parce que l'Esprit de la Pentecôte veut faire de votre vie cachée un message de printemps pour le monde.

 

 

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