Thomas
Jn 20,19‑31
² La foi
est difficile ; elle l'a toujours été.
Elle l'était lors des apparitions du Ressuscité; elle l'était
même du vivant de Jésus sur terre, et même pour ceux qui étaient témoins de ses
miracles et de ses guérisons. Tous ces hommes et ces femmes qui ont vu un paralysé
emporter son brancard, des estropiés marcher droit et des aveugles de naissance
ouvrir les yeux sur un monde qu'ils ne connaissaient qu'avec les mains, tous
sont rentrés chez eux en disant :" nous avons vu aujourd'hui des choses
extraordinaires!"; puis ils ont repris leur travail aux champs, à
l'atelier, à la maison. Il leur fallait passer sans transition des merveilles
de Dieu à l'ordinaire de leur vie; et même si le souvenir de Jésus les
poursuivait, le quotidien était là nécessaire, accaparant.
² Nous
côtoyons, nous aussi, les merveilles de Dieu, spécialement lorsque nous
recevons le Corps du Christ Ressuscité ou son pardon, ou la lumière de sa
parole. Puis les choses à faire, les choses à dire, les choses à prévoir
reprennent leur urgence; des choses bien réelles, joyeuses, banales ou tristes,
mais sur lesquelles, si peu que ce soit, nous avons prise.
C'est alors que Dieu, parfois, nous paraît lointain,
insaisissable, même si pour rien au monde nous ne voudrions le perdre. C' est
alors aussi que la voix de Jésus en nous s'estompe, même si un moment elle nous
a touchés.
² Les fêtes
liturgiques se succèdent, les années passent, et une certaine pesanteur nous
guette au niveau qui est pour nous le plus intime et le plus précieux, celui de
notre relation à Dieu et à son Christ, une relation que nous voudrions
confiante, intense, filiale, et que nous vivons, à certaines heures de notre
vie, sous le signe de l'échec.
Il est bien vrai que nous portons une part de responsabilité
lorsque Dieu, chez nous, devient l'étranger. Mais il se peut aussi que nous
soyons victimes d'une sorte d'illusion tenace concernant Dieu, le monde de
Dieu, et l'espace de notre foi.
² Nous
sommes toujours tentés de chercher Dieu ailleurs, très loin, dans
l'impossible, alors que Dieu nous attend déjà, dans un monde bien à nous, juste
à l'endroit où il nous a placés pour que nous portions du fruit. Certes, quand
le moment de la gloire sera venu, Dieu nous prendra dans son monde à Lui; mais pour l'heure, Il aime réaliser ses merveilles dans l'ordinaire de nos
vies, et à ses yeux il n'y a pas de divorce entre le quotidien et l'éternel,
pas de cloison entre l'amour qu'on lui dit et l'amour qu'on lui prouve, pas de
retombée entre le moment de l'Eucharistie et la journée de service accomplie
pour le Christ et avec lui.
² N'épuisons
pas nos forces à vouloir toucher les choses de Dieu, comme Thomas les
plaies de Jésus, qui étaient déjà des plaies de gloire. N'attendons pas, pour
dire oui à Dieu, d'être de plain‑pied avec les choses de la foi, car Dieu
seul, s'il le veut, peut nous les
rendre visibles. Nous n'avons pas de mains pour saisir Dieu, pas de cœur pour
l'enfermer, pas d'intelligence pour épuiser son mystère, et les yeux que nous
avons ne sont pas capables de supporter sa gloire. Mais cela, Dieu le sait, et
Jésus a transformé notre impuissance en béatitude :"Bienheureux ceux qui
croient sans avoir vu"
Si nous n'avons pas vu le visage du Christ sur terre, si nous
n'avons même pas vu les linges dans le tombeau vide, nous pouvons entendre la
voix du Seigneur, que sa communauté vivante
nous transmet depuis la Pentecôte. Notre foi tout entière, depuis notre
baptême, repose sur cette écoute. Depuis que notre Berger est entré dans la
gloire, une sorte d'instinct venu de l'Esprit Paraclet nous fait reconnaître sa
voix, là où nous sommes, là où il nous veut.
Ce qu'il attend de nous, là où nous servons, là où nous
peinons, là où nous cheminons sans voir, c'est la réponse si vraie, si simple,
si heureuse, de Thomas :
" Mon Seigneur et mon Dieu!"