"L'un de vous va me livrer"
Jn 13,21-30
Amitié et trahison: deux mots qui résument la dernière soirée de Jésus avec les siens, deux mots qui traduisent la réalité de notre vie avec lui.
Notre amitié, vraie, pour Jésus, ne nous met pas à l'abri des retombées, des chutes, des lâchages. Ce soir-là, où Jésus n'avait au cœur que le projet de racheter le monde et le souci de sa communauté dans l'avenir, Judas pensait à l'argent, à son intérêt, à son confort individuel.
Même la dernière initiative de Jésus, son dernier geste d'amitié, la bouchée qu'il lui réservait, même cette délicatesse n'a pas retourné le cœur du traître. Pour lui, Jésus était devenu celui qui faisait fausse route, celui qui s'en allait à l'échec. Suivre Jésus acclamé sur la route, suivre un Messie capable de nourrir une foule, cela, Judas l'avait accepté; et il s'était senti à l'aise dans le projet de Jésus tel qu'il l'imaginait. Mais entrer dans le pardon, dans la non violence, dans le silence au moment des affronts, c'était trop demander. Vivre en exode, assumer une existence sans cesse désinstallée, sans cesse livrée, c'était trop d'aléas, trop d'insécurité, trop d'aventures pour le cœur.
Contrastant avec cette tristesse de Judas qui s'enfonce dans la nuit, nous avons lu à l'instant l'assurance de Jésus dans sa relation au Père. La trahison du disciple, qui amorce pour Jésus le processus de sa mise à mort, n'interrompt pas son échange total avec le Père. Maintenant "le Fils de l'Homme a été glorifié par Dieu, et Dieu a été glorifié par lui". Jésus, depuis toujours en consonance avec le vouloir du Père, le glorifie en obéissant jusqu'à la mort; et en retour le Père, qui n'a "jamais laissé Jésus seul" (8,16.29; 16,32), va le glorifier en l'exaltant auprès de lui, en le prenant, avec son corps, dans sa propre gloire.
Quant à nous, notre lot est de chercher le Seigneur: "Vous me chercherez ... Là où je vais, vous ne pouvez venir". Là où est Jésus, dans la gloire définitive, nous ne pouvons le suivre maintenant. Il faut d'abord unir notre passion à la sienne, d'abord donner notre vie, au cœur de l'Église, en demeurant présents à Dieu au nom de tous nos frères les hommes. Il nous faut d'abord, comme Pierre, apprendre à dépasser nos propres trahisons, et faire l'expérience du pardon de Jésus.
"Je donnerai ma vie pour toi!", s'écriait Pierre. Et Jésus, en somme, lui a répondu: "Oui, tu la donneras, ta vie, mais pas aujourd'hui, et pas en un coup!"
L'amour vrai, c'est l'amour qui dure.