Le regard qui sauve
Jn 3,13-17
Gethsémani
² Des serpents venimeux semaient la mort dans le camp; et Dieu, en plein désert, donne aux fils d'Israël une consigne surprenante: qu'ils dressent sur un étendard l'image d'un serpent mort, inerte, et que désormais ils regardent vers ce serpent de bronze sans aucune crainte, en faisant confiance à la puissance de Dieu qui sauve.
Aux disciples de Jésus, Dieu offre également un chemin de salut paradoxal: regarder intensément le Fils de l'Homme élevé en croix, et défier les forces de mort grâce à la puissance de celui qu'on a fait mourir.
Le regard levé vers le serpent d'airain empêchait seulement les croyants de mourir. Le regard vers le Crucifié peut même nous ramener de la mort spirituelle, car "tout homme qui croit obtient par lui la vie pour toujours".
² Et non seulement Jésus nous demande de garder devant les yeux sa croix du Golgotha, mais il nous donne par son Esprit de valoriser pleinement notre propre croix. Jésus, en effet, n'a pas dit: "Celui qui veut me suivre, qu'il prenne ma croix". La croix du Golgotha sera toujours unique. Il a dit: "Qu'il prenne sa croix", sa croix personnelle, la croix du réel de sa vie et de son cœur.
C'est ici qu'il faut approfondir notre réflexion à partir de la parole de Jésus.
Les consacrées du Seigneur sont promptes, en général, à reconnaître la croix, leur croix, dans des épreuves de santé ou de famille; et cette fidélité, sans aucun doute, a tout son prix aux yeux du Christ qui les a appelées. Mais elles sont parfois plus lentes à déceler une croix authentique
dans des choses qui ne devraient pas être,
dans des événements communautaires qui sont, de soi, répréhensibles,
dans des situations injustifiables qui éventuellement durent et scandalisent.
"Cela ne devrait pas être; donc ce ne peut être une croix véritable!"
"C'est injustifiable! donc je me refuse à chercher là un chemin évangélique!"
² Telle est souvent notre réaction, et, à un niveau purement humain, tout semble nous donner raison. Mais regardons plus profond: la croix de Jésus était le type même de la chose révoltante, inique et injustifiable; or c'est par la croix qu'il nous a sauvés. Entrer à fond dans le dessein de Dieu, même au cœur d'une situation injustifiable, ce fut pour Jésus le sommet de sa réponse au Père, ce fut le oui héroïque de Gethsémani. Ce fut aussi, à plusieurs reprises, pour la petite Thérèse par exemple, un choix résolu pour la sainteté. Ce peut être pour nous, à chaque tournant décisif, une visite du Seigneur.
Notre croix à nous se présente aussi, bien des fois, au niveau d'attitudes ou de situations qu'on ne peut humainement justifier. Il ne peut être question, bien sûr, d'entretenir ou de laisser s'étendre des porte-à-faux et des scandales, et nous avons même le devoir d'y remédier courageusement, quoi qu'il nous en coûte, avec "les armes de lumière" (Rm 13,12).
Mais quand les armes de lumière nous laissent impuissants, quand les leviers du changement ne sont pas en nos mains, quand la parole constructive ne parvient pas à se faire entendre, Jésus nous demande de ne pas fuir, de ne pas désespérer, de ne pas lâcher la maison fraternelle, et d'assumer par amour cet aujourd'hui décevant, en le rejoignant, Lui, à Gethsémani et au Golgotha.
Pour accepter notre croix, nous regardons vers la sienne.
Le remède à notre croix, c'est sa croix à Lui, signe de son amour.
Le remède à nos révoltes, c'est le oui qu'il a dit au Père.
Le remède au refus, c'est d'aimer davantage.
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