Debout
près de la croix
Jn 19,25‑27
Is 11,1-10
Ph 2,5‑11
Pour une prise d'habit
"Le loup habitera avec
l'agneau, la panthère se couchera avec le chevreau,
le veau, le lion et la bête grasse iront
ensemble, conduits par un petit garçon.
La vache et l'ourse paîtront, ensemble se
coucheront leurs petits.
Le lion comme le bœuf mangera de la paille.
Le nourrisson jouera sur le repaire de
l'aspic."
Ma Sœur,
Quel étrange tableau vous avez placé en toile de fond de votre
vêture! Un petit veau, un petit lion, un petit garçon, dans un pays si vert que
le lion lui‑même mange de l'herbe, dans une paix si paradoxale que la
faiblesse y paraît normale, que l'innocence ne risque rien, et que la vipère en
oublie son venin.
C'est la splendide utopie du Prophète, liée à l'avènement du
Messie Fils de David, sur qui
reposera l'Esprit.
... Le Messie est venu, le Fils de David a été acclamé, et
pourtant il faut encore se méfier du cobra, le mal et la destruction existent
bel et bien, jusque sur la montagne sainte. Apparemment le Prophète a rêvé, et
son mirage de non violence recule à chaque étape du Peuple de Dieu.
En réalité, nous le savons par la foi, le Messie Jésus, Fils
de Dieu, a remporté une victoire définitive sur la mort, sur toute violence et
tout péché. Il a vaincu le monde du refus, abaissé toute barrière, tué la
haine. Et désormais la toile de fond de la vie des baptisés, ce n'est plus
l'utopie verte d'Isaïe, mais l'éclat de la gloire qui rayonne sur le Visage du
Ressuscité. Après la longue attente, c'est la présence du Sauveur à son Peuple
jusqu'à la fin du monde.
Après le rêve, la certitude ... mais c'est "de
nuit".
C'est de nuit, car les chemins de la victoire du Christ
restent pour nous profondément mystérieux. Pour tout sauver dans l'homme, il a
tout assumé de l'homme, sa condition de servitude et sa peur de la mort; il
s'est dépouillé, abaissé, jusqu'à prendre sur lui tous les déchirements de
l'obéissance, toutes les sueurs d'agonie, toute la honte des condamnés. Mais,
par une merveille du cœur de Dieu, ce suprême abaissement du Fils unique coïncide
avec sa suprême élévation, et à travers sa passion pour les hommes, à travers
la folie de sa tendresse pour le monde, Jésus a été introduit et
intronisé dans la gloire.
² Le même
choix mystérieux de notre Père, la même folie de Dieu, dirait St Paul, happe
l'existence de tous ceux et toutes celles qui veulent reproduire l 'Image de
son Fils : Dieu nous fait rejoindre la gloire par le chemin de la compassion
pour les hommes. Et c'est là le destin que Jésus a offert à sa propre Mère pour
qu'elle devienne la nôtre.
Au oui de Nazareth s'est ajouté pour elle, en surimpression,
le oui de la Croix; au Fiat de Marie active, le Fiat de Marie impuissante.
C'est alors que, par une parole puissante de Jésus, la
compassion de Marie pour son Unique est devenue compassion universelle
"Femme, voici ton fils!", "Femme, voici l'Église commise à ta
tendresse!"
² Vous
voici, ma Sœur, debout pour la vêture, debout près de la Croix; et Marie, avec cette tendresse qui est
sienne, et qui rend à la fois plus douce et plus adulte, vous revêt, auprès de
la Croix, de son tablier tout simple de servante. Puis elle vous prend sous son
manteau, le manteau de la compassion, le manteau de son amour universel. qui
abrite tant de pauvretés, tant de malheurs immérités, tant de naufrages des
cœurs, et la souffrance, muette ou hurlante, des innocents, des mal aimés, des
malchanceux, de tous ceux que le bonheur a oubliés.
En réponse à l'amour du Christ, qui vous est traduit par les
mains de Marie, que votre Fiat, que votre oui, soit le oui heureux et grave
d'une épouse, passionnée pour la gloire de son Seigneur; que votre oui dise
votre acquiescement à la compassion, et qu'il vous fasse rejoindre déjà,
pauvrement mais réellement, la maternité universelle dont Marie est pour vous
l'icône.
Conduite par Marie, vêtue par Marie, apportant votre vie en
hostie vivante, approchez‑vous, dans la joie, de l'Eucharistie qui scelle
chaque jour votre alliance avec le Dieu de votre appel; buvez à la source du
Sauveur, et que votre cœur, aux heures de courage comme aux heures incertaines,
se remplisse de sa compassion,
"comme
les eaux comblent la mer" (Is 11,9).