"Tout
ce qu'il dira"
Jn 2,1-11
Ct 8,5-7
Rm 8,31-39
Pour la profession
d'une sœur
Qui, mieux que la mère de Jésus, pouvait vous préparer, ma sœur, à la grande promesse que vous allez faire à Dieu et qui va consacrer pour toujours votre vie de baptisée ?
Qui d'autre pourriez-vous appeler auprès de vous, au moment où le Christ va vous faire entrer à un titre nouveau dans le mystère du salut et sceller pour toujours votre destin de servante et d'épouse en vous donnant sa paix qui triomphera de toute détresse ?
Qui, mieux que Marie, pourrait vous conduire sur les chemins de la prière, elle qui nous a laissé le modèle de toute intercession ?
² C'est à Cana de Galilée que nous rejoignons avec vous la servante du Seigneur, "présente là où les autres vivent", à sa manière originale. Elle est venue pour prendre part à la joie des noces, joyeuse elle-même d'y retrouver son fils. On n'attendait d'elle que sa présence, affectueuse, discrète, attentive : "la mère de Jésus était là" ; et il ne tiendrait qu'à nous que Marie soit pour nous, en même temps que Jésus, l'invitée de toutes nos joies.
Être là, c'est la définition même de la vraie charité. Être là pour voir, pour entendre, pour comprendre, pour deviner. Et parce que Marie était là, toute en éveil de sympathie, elle a su deviner une détresse au milieu de la joie, elle a lu sur le visage des jeunes époux l'angoisse de l'échec, la peur de manquer.
Et son premier réflexe a été d'en parler à Jésus. C'est tout ce qu'elle pouvait faire, et c'est aussi ce que le Carmel a choisi de faire: dire à Jésus la détresse du monde, en acceptant de n'avoir rien dans les mains et tout dans le cœur. Des yeux, un cœur, une voix : telle est Marie, telle vous serez, ma sœur, au Carmel, pour la joie de Dieu et le salut du monde.
Tout le rôle de Marie consiste donc à intercéder, et si grande est son espérance qu'elle ne dit même pas : "Jésus, fais quelque chose", mais simplement : "Ils n'ont plus de vin !" Elle n'a pas peur de son impuissance ; il lui suffit de savoir que Jésus sait.
Et de fait Jésus l'exauce au-delà de toute espérance. Pour cette petite noce de campagne il veut la surabondance des temps messianiques : six-cents litres d'un vin de rêve ! Telle est la force de la prière des humbles: Jésus y répond en manifestant sa gloire.
² Cependant Marie, à Cana, a été exaucée aussi d'une autre manière. Elle priait pour les autres, mais elle aussi a eu sa réponse. Réponse étrange, digne d'elle et digne de Jésus : "Mon heure n'est pas encore venue", ce qui veut dire, dans le contexte de l'évangile de Jean : "Quand mon heure sera là, la tienne aussi sera venue. Quand viendra l'heure pour moi de passer de ce monde à mon Père, l'heure sera venue pour toi de prendre pour fils tous ceux que ma croix aura sauvés".
Et c'est ce mystère-là que vous perpétuerez dans l'Église, ma sœur, en même temps que toutes vos compagnes du Carmel : en réponse à votre prière d'intercession pour les détresses du monde, Jésus vous convoquera chaque jour tout près de sa croix.
² Alors prendra tout son sens la prière de l'épouse du Cantique que vous avez voulu faire vôtre aujourd'hui : "Place-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras".
Un homme libre, dans l'antiquité, ne se séparait jamais de son anneau à cacheter, qui lui permettait d'authentifier tous ses actes écrits et tous les ordres qu'il donnait. Le sceau, c'était l'objet personnel par excellence, choisi entre mille, et irremplaçable comme une signature. C'est ainsi que Dieu, dans le prophète Aggée, déclare au prince fils de David : "Je ferai de toi comme mon sceau, car c'est toi que j'ai choisi" (Ag 2,23).
Quand la consacrée, épouse du Christ, dit à son Seigneur : "Fais de moi ton sceau, place-moi comme un sceau sur ton cœur", c'est comme si elle lui disait, dans sa prière : "Garde sous tes yeux à toute heure ton amour pour moi et mon amour pour toi ; donne-moi l'assurance que je serai toujours présente à ton souvenir comme celle que tu as choisie.
C'est bien là le langage d'un grand amour, devenu "exigeant comme la mort" ; ce sont bien les "étincelles de feu" de l'amour-charité, cette "flamme de Dieu" allumée dans le cœur d'une baptisée.
Mais il peut se glisser, dans la prière de l'épouse, un reste de véhémence inquiète. Et Marie de Cana vient nous redire chaque jour : "L'inquiétude est de trop ; l'amour parfait chasse la crainte".
Par ailleurs, lorsque Marie, à son heure et à l'heure de Jésus, a rejoint son Fils au pied de la Croix, elle s'est vu confier par lui une mission universelle. Et le même mystère s'accomplit pour toute consacrée, une fois venue l'heure des promesses définitives: elle s'approche du Christ avec la prière de l'épouse : "Place-moi comme un sceau sur ton bras" ; et Jésus en croix lui répond, tout en l'accueillant : "Vous êtes des milliards à être l'unique".
Ma sœur, en ce jour de votre profession, le Seigneur ne peut vous faire un plus riche cadeau que de vous faire entrer avec tout votre être, avec vos richesses et vos fragilités, dans son plan d'amour pour le monde.
Si vous suivez la voie qu'il a tracée pour sa propre mère, plus votre amour pour lui sera ardent et personnel, et plus intensément il assumera le monde à sauver. Inversement, par un de ces paradoxes dont l'Esprit Saint a le secret, plus votre amour se fera universel, et plus irremplaçable vous serez pour le Seigneur qui vous appelle.
Avancez donc sans crainte, soucieuse uniquement de "faire tout ce qu'il vous dira".
Après une longue marche dans une steppe sans fleurs et sans écho, voici qu'aujourd'hui, par la grâce de Dieu notre Père, "vous montez du désert, appuyée sur le Bien-aimé". Comment, "avec son Fils, Dieu ne vous donnerait-il pas tout ?". Qui pourrait, demain, vous séparer de l'amour du Christ ? La détresse est derrière vous ; l'angoisse a été remise au Seigneur; la faim, c'est Dieu qui vous la donne !
Soyez-en assurée, ni la vie, ni la mort, ni le présent, ni l'avenir, ni les forces obscures qui travaillent le monde, rien ne pourra vous séparer de l'amour de Dieu, rien ne pourra vous arracher de la main du Christ qui vous a marquée de son sceau et a mis dans votre cœur les arrhes de l'Esprit.