Le Logos  s'est fait chair

Jn 1,14

  

 ² Après de longs siècles de préparation, voici l'intervention décisive de Dieu: le Logos-Dieu s'est fait homme parmi les hommes. Ce même Logos, depuis toujours Dieu tourné vers Dieu, s'est communiqué progressivement aux hommes, afin d'être pour eux vie et lumière. Il a fait de l'homme le maître conscient des créatures inconscientes; peu à peu il a illuminé son intelligence et son cœur, intervenant dans l'histoire du monde et à l'intime de chacun; puis il a fait retentir dans le peuple choisi la voix des prophètes et des sages. Maintenant, en se faisant homme, il fait entendre une voix qui est la sienne, il se rend présent à l'histoire, non plus comme une force invisible, mais comme un acteur à visage découvert, reconnaissable par son nom, par ses gestes et par son regard. Désormais, le Logos dira: "Moi, Jésus"; et ce Moi a gravé pour toujours sa trace dans le vécu et la mémoire des hommes.

Le Logos s'est fait chair, dit l'évangile. La nuance est importante. Le mot chair, dans la Bible (hb: bāsār; grec: sarx), désigne bien l'homme, l'homme tout entier: corps, intelligence, affectivité, mais avec son indice de fragilité. La chair, c'est l'homme limité, caduc, périssable et précaire. Devenu chair, le Logos assume bien notre condition d'hommes cheminants, toujours en attente et en devenir. À aucun moment le Logos incarné n'a affecté d'être homme. Il n'a pas fait semblant d'être enfant, puis adolescent, puis artisan ; il n'a pas fait semblant de manger, de boire, de s'asseoir fatigué au bord d'un puits.

 

 ² C'est donc bien une existence humble que le Logos fait chair a vécue parmi nous et pour nous, mais jamais les textes du Nouveau Testament n'en parlent comme d'une déchéance. La venue du Logos dans la chair révèle au contraire une inlassable estime de Dieu pour la vie de l'homme qu'il a créé, qu'il veut sauver et réussir. L'Incarnation, qui magnifie le genre humain, est également tout à l'honneur du Dieu d'amour. Déjà le livre des Proverbes donnait à entendre la joie que Dieu trouve en l'homme, lorsqu'il décrivait la Sagesse, jeune adulte, "dansant" devant le Créateur au matin du monde, mais aussi "trouvant ses délices parmi les enfants des hommes" (Pr 8,31). Cet optimisme divin, mimé d'avance dans le poème par la Sagesse, le Logos de Dieu l'a ratifié et proclamé en prenant chair de notre chair. Jésus, limité comme nous dans le temps et l'espace, et qui connaîtra la souffrance de se voir méconnu et rejeté, a vécu néanmoins son humanité comme un honneur, et il a connu le bonheur, qui est nôtre, d'être tel homme ou telle femme.

 

² Cette chair, pauvre et sacrée à la fois, de l'homme Jésus va désormais révéler la gloire du Logos. En se manifestant dans la chair, le Logos reste ce qu'il était; ce qu'il est devenu, il le demeure pour toujours. Il demeure le Logos de Dieu tourné vers Dieu, par qui tout est venu à l'existence et par qui l'univers subsiste. Mais désormais la lumière et la vie pour les hommes émanent de lui en tant que Dieu fait homme; et cette nouveauté est irréversible. Durant toute sa vie sur terre, mais aussi dans la gloire céleste, il sera à jamais le Logos fait chair. Il ne laissera pas sur terre son humanité comme un beau souvenir ou un vêtement provisoire. Ressuscité, il demeurera l'homme Dieu, Dieu fait homme.

 

L'œuvre de révélation réalisée au long du temps par le Logos-Dieu se condense donc définitivement en Jésus, le Logos fait chair. Non seulement la révélation ultime arrive par lui, mais il est à lui seul toute la révélation, toute la vérité que Dieu nous a fait connaître sur lui-même. Jésus, qui parle et qui agit, est le Logos-Dieu incarné, c'est pourquoi la vérité qu'il révèle ainsi est unique et totale, et c'est cette vérité tout entière que l'Esprit du Christ nous remémore et nous enseigne (Jn 16,13) en tous lieux et en tous temps.

 

 Des perspectives toutes nouvelles s'ouvrent donc pour l'intelligence et le cœur des croyants. Vers le lointain passé comme vers l'avenir, tout s'éclaire de la lumière du Logos incarné. Au cours des siècles où l'humanité a mûri, le Logos a semé largement des semences de vérité dans les diverses cultures, dans les arts, les coutumes et les sagesses des ethnies qui ont peuplé la terre. Désormais, aux yeux de ceux et de celles qui ont accueilli le Logos fait chair, ces semences fleurissent, pour la gloire de Dieu, dans le jardin de l'Homme-Dieu, aux dimensions de l'univers.

Désormais, également, tout avènement de beauté et de lumière, tout supplément d'être pour les vivants et toute nouvelle liberté pour les hommes, tout cela sera reconnu comme l'œuvre et la trace du Logos fait chair, par tous ceux qui sauront fêter sa venue parmi nous.

 

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