Le Logos rejeté et accueilli
Jn 1,9-12
Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme en venant dans le monde.
Il était dans le monde,
et le monde par lui a existé,
et le monde ne l'a pas [re]connu.
Il est venu chez lui,
et les siens ne l'ont pas accueilli;
mais à tous ceux qui l'ont reçu
il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu,
à tous ceux qui croient en son nom,
qui sont nés non de sangs,
ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme,
mais de Dieu.
Dans ces versets très denses, on ne peut pénétrer que pas à pas, avec respect, avec émerveillement. Pour introduire aux actes et aux paroles de Jésus, l'évangéliste poursuit son évocation du Logos et de son œuvre, non seulement dans la création, mais dans l'histoire des hommes. Déjà il a parlé du Logos-Dieu comme d'une lumière qui luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n'ont pas voulu saisir. Il reprend ici la même image pour souligner à la fois la générosité du Logos dans son offre de vie et la responsabilité des hommes, qui peuvent librement le rejeter ou l 'accueillir.
"Le Logos était la lumière véritable", plus authentique que celle du soleil qui "fait place à la nuit" (Sg 7,29), plus fiable encore que celle du Baptiste et que toute autre lumière humaine et passagère, véritable parce que proprement divine. Lumière immatérielle, le Logos de Dieu, durant des millénaires, a illuminé l'intelligence et le cœur de tout homme; c'était là sa manière de "venir" dans le monde: en tout temps et en tout lieu, aucun être humain n'a jamais été privé de cette lumière à la fois universelle et plus intime que le secret de sa conscience.
Cette idée du Logos illuminant tout homme a été préparée, dans l'Ancien Testament, par les divers portraits de la Sagesse divine. Celle-ci, qui était là, près de Dieu, "quand il affermissait les cieux" (Pr 8,27), s'est proposée ensuite à tous les hommes, sans distinction (Pr 8,32): "Venez, mangez de mon pain, buvez du vin que j'ai préparé" (Pr 9,5) . Elle peut tancer les rois (Sg 1,1; 6,1-2.9-11), mais elle invite tous les humains (Sg 7;23) et veut faire d'eux des amis de Dieu (Sg 9,27; 9,10-12). Les sages soulignaient volontiers les visées universalistes de Dame Sagesse, décidée à "porter au loin la lumière" (Si 24,22), et de plus en plus, après l'exil, ils ont prêté à la Torah révélée par Dieu la même puissance d'illumination qu'à la Sagesse: pour que "les habitants du monde apprennent la justice" (Is 26,9), l'incorruptible lumière de la Loi leur est donnée"(Sg 18,4).
² "Le Logos illumine en venant dans le monde".
Le monde: ce terme, "kosmos", revient à quatre reprises dans ce passage du Prologue; c'est l'un des mots que l'évangéliste affectionne et qu'il surcharge de sens. De fait le sens varie d'une ligne à l'autre. Quand l'évangéliste écrit: " le Logos est venu dans le monde, il était dans le monde", le kosmos est ici un lieu réel, celui où Dieu crée et agit. Quand il écrit: "le monde par lui a existé", le kosmos peut désigner en même temps le monde matériel et des hommes qui l'habitent; mais quand il ajoute: "le monde ne l'a pas reconnu", il s'agit clairement des hommes qui habitent la terre. Le monde, le monde du refus, n'a pas reconnu le Logos.
Ce thème du rejet des avances de Dieu vient lui aussi en droite ligne de la tradition des sages d'Israël: "Oui, vains par nature tous les hommes en qui se trouve l'ignorance de Dieu, et qui, en partant des biens visibles, n'ont pas été capables de comprendre Celui-qui-est [..] Ils ont été capables d'acquérir assez de science pour postuler l'unité du monde, mais n'en ont pas découvert le Maître !" (Sg 13,1.9)
Saint Paul, de son côté, blâme les idolâtres "qui tiennent la vérité captive"; car "ce que Dieu a d'invisible depuis la création du monde se laisse voir à l'intelligence à travers ses œuvres [..]; or, ayant connu Dieu, il ne lui ont pas rendu comme à un Dieu gloire ou actions de grâces" (Rm 1,18.21). "Le monde, par sa sagesse, n'a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu" (1 Co 1,21).
De même ici, pour Jean, le monde n'a pas connu, reconnu, le Logos, dans le livre, ouvert devant lui, de la création et de l'histoire. Le Logos, envoyé d'en haut, "aurait rendu droits les sentiers de ceux qui sont sur la terre; il les aurait instruits de ce qui est agréable à Dieu" (Sg 9,18); mais ils se sont fermés à sa lumière, et par là au salut offert par Dieu.
² "Il est venu chez lui, et les siens ne l'ont pas reçu".
La venue du Logos se précise. Présent au monde créé qui existait par lui, présent au monde des humains puisqu'il intervenait dans leur histoire collective et se proposait à chacun personnellement pour éclairer sa route et fonder ses choix, le Logos est venu chez lui.
De soi, ce "chez lui" pourrait renvoyer au monde, puisque le monde matériel lui appartient par droit de création et que par ailleurs le monde des hommes ne vit que par lui. Mais les parallèles bibliques, et surtout les grands poèmes sapientiels de Si 24 et Ba 3,9 - 4,4, suggèrent de donner à l'expression "chez lui" son plein sens historique: il s'agit du pays d'Israël, et, en conséquence, "les siens" constituent le peuple de l'Alliance, à qui Dieu a dit: "Je vous tiendrai pour mon bien propre" (Ex 19,5; cf. Mal 3,17); "Tu es un peuple consacré à Yahweh ton Dieu; c'est toi que Yahweh ton Dieu a choisi pour son peuple à lui" (Dt 7,6; 14,2; 26,18); "Tu es le peuple que je me suis formé" (Is 43,21). Déjà dans son discours de Si 24, la Sagesse, en retraçant les étapes de son périple, soulignait son enracinement en terre d'Israël. Issue de la bouche du Très-Haut, elle habitait les cieux et en même temps régnait chez tous les peuples et toutes les nations. "Parmi eux tous j'ai cherché le repos, dit-elle; alors le créateur de l'univers m'a donné à un ordre: en Israël reçois ton héritage" (Si 24,3.6ss; cf. Ba 3,37).
Ici de même: le Logos visite le peuple que Dieu a mis au centre de son dessein universel.
Nouvelle offre, nouvel échec. Après s'être heurté au refus du monde, le Logos-Dieu essuie maintenant le refus des siens.
² "Mais à tous ceux qui l'ont reçu, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu".
L'insuccès semblait total; or voilà que l'œuvre du Logos continue de plus belle : "à tous ceux qui l'ont reçu", dans le monde comme en Israël, le Logos ouvre la filiation divine.
Jean ne recule pas devant certaines brusqueries de style: à une affirmation tranchée succède la nuance qui lui ôte son caractère absolu. Ainsi il écrit, à propos de Jésus, venu du ciel: "Son témoignage, nul ne l'accueille"; mais pour ajouter aussitôt: "Qui accueille son témoignage certifie que Dieu est véridique" (Jn 3,22). De même, dans un sommaire du ministère de Jésus : "Bien qu'il eût fait tant de signes devant eux, ils ne croyaient pas en lui [..] Toutefois, il est vrai, même parmi les notables, un grand nombre crurent en lui" (Jn 12,37-41.42). Ici également l'image, d'abord figée, en noir et blanc, s'anime tout de suite aux couleurs de la vie: des hommes, beaucoup d'hommes, en fait, ont accueilli le Logos, qui leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, et cela dès avant l'incarnation du Logos.
Jean ne dit pas seulement : "le Logos leur a donné de devenir enfants de Dieu", mais: "le pouvoir (exousia) de devenir enfants de Dieu, et le pouvoir en question n'est pas une simple habilitation, mais aussi une dignité, un surcroît d'être qui ouvre l'homme à l'action toute-puissante de Dieu. Car on ne devient pas, progressivement en quelque sorte, enfant de Dieu par un combat ou une ascèse, mais, dans l'instant de la grâce, par le pur don de Dieu; et c'est ensuite que le croyant, par toute sa vie, doit entrer dans son être nouveau et témoigner fidèlement de ce qu'il est devenu. Ainsi sont devenus enfants de Dieu tous ceux qui ont cru au nom du Logos, c'est-à-dire à sa personne et à son rôle dans le salut de l'humanité. L'expression sera reprise, par la suite, à propos du Fils de Dieu fait homme; mais dans le présent contexte elle confère à la phrase du Prologue une grande portée théologique: dès avant l'Incarnation, par la foi, même balbutiante, en la personne et en l'action du Logos, l'homme pouvait être élevé à la dignité d'enfant de Dieu.
L'auteur de ce Prologue est au service du Ressuscité, et bientôt il nous redira avec force que l'entrée dans le Royaume implique, pour les auditeurs de l'Évangile, la foi explicite en Jésus Sauveur et le baptême dans l'eau et dans l'Esprit. Et pourtant, sans doute là encore par souci missionnaire, il tient à expliquer comment il conçoit le salut pour tous les hommes de bonne volonté qui ont vécu avant la venue du Christ. Sa démarche rejoint celle de Paul pour qui, lors de la marche au désert, "les pères buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c'était le Christ" (1 Co 10,4). Paul désigne donc par "Christ" le Fils de Dieu à tous les moments de l'économie du salut. Avec la même audace, Jean souligne la puissance salvatrice du Logos avant même qu'il eût pris chair, visage et nom chez les hommes: dès avant l'Incarnation il faisait de tous les croyants des enfants de Dieu.
² "Ils sont nés non de sangs, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu".
Naître de Dieu n'a rien de comparable à une naissance charnelle; cela n'inscrit pas un homme dans une généalogie, et cela ne suppose pas un privilège de race. Cela n'est pas dû à l'initiative d'un être limité et caduc ("vouloir de chair"), ni au projet d'un homme sur un petit d'homme ("vouloir d'homme"), mais c'est une libre décision de Dieu seul, en faveur de l'homme qui librement accueille le Logos. Tel a été, selon Jean, le destin de grâce de tous les justes, durant les millénaires qui ont précédé l'Incarnation.
La plénitude nouvelle, imprévisible, et proprement indicible, qui va venir du Logos incarné, sera suggérée tout au long de l'Évangile. Elle découlera de la filiation divine de Jésus et se dévoilera en même temps que Jésus révèlera aux hommes sa manière d'être Fils.
C'est à cette plénitude filiale que l'Esprit Paraclet nous fait accéder peu à peu en nous guidant vers la vérité tout entière, en nous unissant au Christ dans son passage pascal, en nous introduisant dans l'unité mystérieuse du Père et du Fils et dans la profondeur de la vie trinitaire. L'Esprit de la vérité nous ramène constamment face à l'Évangile; il nous interprète les paroles et les actes qui y sont rapportés, "pour que nous croyions que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant nous ayons la vie en son nom" (Jn 20,31).
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