"Son nom était Jean"
Jn 1,6-8
Il y eut un homme envoyé de Dieu; son nom était Jean.
Lui vint pour un témoignage, afin de témoigner au sujet de la lumière,
afin que tous crussent par lui.
Celui-là n'était pas la lumière, mais [c'était] afin de témoigner au sujet de la lumière.
² "Il y eut un homme" … advint un homme: nous voici entrés de plain pied dans l'histoire. Visiblement l'évangéliste introduit le Baptiste tout au début de son témoignage, comme font les Synoptiques et souvent aussi les Apôtres dans leur prédication (Ac 1,22; 10,37; 13,24). Ce faisant, il interrompt un instant son développement sur l'œuvre du Logos, lumière des hommes.
Peut-être ce mot de lumière appelait-il, dans son esprit, des précisions importantes. Du vivant de Jean-Baptiste, en effet, plusieurs responsables de Jérusalem s'étaient demandé s'il n'était pas le Messie (Jn 1,19ss), et après sa mort certains de ses disciples, devenus chrétiens, avaient quelque peine à le situer exactement par rapport à Jésus. Paisiblement, et comme en passant, l'évangéliste met les choses au point.
Pour lui il ne peut être question de rabaisser le Baptiste, car, "envoyé de Dieu", il a reçu, comme tous les prophètes, sa mission de Dieu lui-même; mais, sans diminuer Jean, il importe de souligner la supériorité de Jésus, comme Luc l'a fait, à sa manière, dans l'Évangile de l'Enfance; il faut montrer que, bien loin de concurrencer Jésus, le Baptiste s'est mis consciemment à son service et a proclamé sa messianité.
Jean lui-même se situait toujours humblement devant Jésus, et il rappelait avec insistance: "Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi, parce que "avant moi il était" (Jn 1,30); "c'est lui l'Élu de Dieu" (1,34), "l'Agneau de Dieu" (1,29.36), "le Messie" (1,41); "c'est lui qui baptisera dans l'Esprit Saint" (1,33). Jean se considérait simplement comme l'ami de l'Époux, et mettait sa joie à s'effacer devant lui (3,29). Contrairement à Jésus, le Baptiste n'a jamais fait de miracles, et sa grandeur est d'avoir toujours dit vrai à son sujet (10,40).
Après la disparition de Jean, Jésus dira de lui: "Il était la lampe qui brûle et qui luit, et vous avez voulu vous réjouir une heure à sa lumière" (5,35), à la lumière dont il était porteur, mais qui venait d'un autre: "Il n'était pas la lumière, souligne le Prologue, mais c'était afin de témoigner au sujet de la lumière".
² Témoigner: voilà, pour Jean-Baptiste, l'œuvre essentielle.
Le quatrième évangéliste ne nous rapporte pas le message moral de Jean ni la manière dont il le proclamait, car, à ses yeux, son rôle consistait surtout à "manifester le Messie à Israël" (1,31), à témoigner de lui devant les autorités de Jérusalem (1,19), devant les Pharisiens (1,23) et devant ses propres disciples (1,35).
Dans le Prologue également, le Baptiste n'a pas d'autre mission: il n'est venu que "pour témoigner au sujet de la lumière", et donc au sujet du Logos qui vient d'être présenté comme vie et lumière, et qui va être décrit comme le Logos venu chez lui, puis devenu chair. Pour le Baptiste, témoigner au sujet de la lumière, c'est, concrètement, susciter la foi en Jésus, révélateur et sauveur. Cette référence directe à la personne de Jésus, Fils de Dieu, se retrouve constamment dans la théologie johannique (cf. 20,31).
Le témoignage, si fortement mis en relief au cœur du Prologue, tient une place centrale dans la théologie johannique. Du vivant de Jésus sur terre, beaucoup de témoins parlent en sa faveur: incidemment la Samaritaine (4,39) et la foule après la résurrection de Lazare (12,17), mais surtout Moïse (5,45), les Écritures (5,39.45ss), les œuvres accomplies par Jésus (5,36; 10,25; cf.14,11; 15,24), et le Baptiste; mais tous ces témoignages, y compris celui du Baptiste, ne seraient rien sans le témoignage du Père (5,31s.34.37;8,18) et celui que Jésus se rend à lui-même (8,14.18; cf. 3,11.32; 8,37). Après la résurrection, l'Esprit Paraclet prend le relais (15,26; cf. 16,14), suscitant le témoignage des disciples eux-mêmes (15,27; cf. 19,35; 21,24).
Le Baptiste n'est donc que le premier maillon de la chaîne des témoins; mais son message, à la charnière de l'ancienne alliance et de la nouvelle, reçoit et garde une portée universelle: Jean est venu "pour un témoignage, afin que tous crussent par lui". Tous: non seulement ses contemporains qui l'ont rejoint un instant au désert, mais les hommes de tous les temps qui loyalement se convertissent à Dieu et à qui Jean continue de montrer l'Agneau.
En replaçant ainsi le Baptiste dans sa vraie fonction de serviteur de la lumière, le Prologue rend hommage à son humilité. La place qui lui est donnée par la communauté chrétienne est bien celle qu'il a toujours lui-même revendiquée: celle où l'on sert sans retour sur soi, celle où l'on se réjouit de la joie de l'Époux, celle que l'on cède librement par amour. Cette modestie du Baptiste lui a permis de garder jusqu'au bout les mains ouvertes et le cœur serein, lui qui aimait à dire: "Un homme ne peut rien prendre qui ne lui ait été donné du Ciel" (Jn 3,27).
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