Jn 10,22-30
1 Co 1,26-31
Dt 8,2-6.14-20
Ma Soeur,
Au moment où vous allez pour toujours vous donner au Seigneur dans la grande famille du Carmel, vous avez voulu contempler et proposer à notre méditation trois aspects du mystère de Dieu qui vous ont fascinée depuis longtemps:
le mystère de ses choix,
le mystère de ses chemins,
le mystère de son amour.
² Le choix de Dieu, vous le revivez aujourd'hui comme au premier jour, et cela fait monter dans votre coeur une immense action de grâces, parce que le Seigneur a daigné regarder l'humilité de sa servante.
C'est là-bas que vous avez entendu son appel, dans cette "île lointaine" où le soleil est chaud, mais où la vie est rude pour les mères de famille, ingrate et incertaine pour les adolescentes.
Pourquoi vous parmi vos compagnes? pourquoi vous parmi vos frères et soeurs? Pourquoi vous, qui n'aviez pour seule richesse que votre soif de tout donner à Dieu et la foi, si simple et si profonde, que vous lisiez dans la vie de vos parents très aimés? Pourquoi? parce que Dieu est libre, parce que c'est Lui qui sait, qui appelle et qui sauve.
Il ne regarde ni à la fortune, ni aux dons de la parole, de l'art ou de la culture, ni à la place que l'on tient déjà dans l'estime ou l'affection des humains. Il scrute le fond des coeurs, et il lui suffit de voir en nous de grands désirs et un peu d'humilité pour faire en nous et avec nous "de grandes choses". Dès que nous acceptons de "mettre notre fierté dans le Christ", c'est-à-dire de ne chercher qu'en Lui le succès, la valeur et la récompense, lui-même, Jésus Sauveur, devient notre sagesse, plus sage que le monde; jour après jour il nous ajuste à Dieu, et il vient vivre en nous sa sainteté de Fils (1 Co 1,24).
² Paradoxe des choix de Dieu; mystère de ses chemins.
Il a fallu au peuple d'Israël quarante ans de désert pour rejoindre la liberté que Dieu lui avait donnée en une seule nuit, et pour manifester ce qu'il portait vraiment dans le coeur.
Dieu a offert à son peuple la pauvreté, l'aridité et une nourriture de fortune, pour qu'il accède à un désir plus essentiel: la faim de ce qu'Il dit, l'accueil de ce qu'Il ordonne et la soif de ce qu'Il promet.
Rude école; et Israël passait par des moments de désarroi et de révolte. En réalité il apprenait à connaître l'amour fort de son Dieu et les ambitions de son coeur de Père.
Vous aussi, ma Soeur, Dieu vous a mise en exode, et ses chemins pour vous ont été parfois déroutants. Il vous a demandé de vivre dans votre chair l'universalité de l'Eglise, de le servir sous un autre ciel et de le chanter dans une autre langue. Des pourquoi douloureux se sont levés parfois dans votre coeur; et pourtant, après ce long temps de désert, vous reconnaissez avec allégresse que c'est bien votre Père qui vous menait par la main. "Votre manteau ne s'est pas usé", et aujourd'hui la Vierge Marie vous donne le sien, tout neuf et tout blanc. "Votre pied n'a pas enflé", parce que Jésus, dans sa bonté, a raccourci pour vous les étapes trop épuisantes. A des milliers de kilomètres de votre île natale, Dieu vous a même gardé, à portée des yeux, un morceau du même océan.
Pour suivre Jésus, pauvre et soumis, sur les chemins montants du Carmel, vous avez vécu sereinement - et vous avez encore à vivre - l'aventure spirituelle que saint Pierre décrit comme celle de tout chrétien: "Vous êtes des voyageurs et des gens de passage". Où est-elle, en effet, notre vraie patrie? Ce n'est pas le lieu qui nous a vu naître et où notre coeur a gardé ses racines. Ce ne sont même pas les haltes de notre exode sur terre, si accueillantes et fraternelles qu'elles soient. Car, plus loin même que ces lieux où nous servons Dieu en aimant ceux qu'Il aime et où chaque jour nous vivons pour la gloire de Dieu et le salut du monde, notre vraie patrie, c'est le pays de la gloire, où Dieu sera tout en tous.
² Dieu tout en tous! Ce Dieu souverainement libre dans ses choix, ce Dieu dont les voies ne sont pas les nôtres, nous sommes venus le célébrer avec vous, ma Soeur, comme le Dieu qui est tout amour et qui aujourd'hui appose sur votre vie le sceau de sa bonté.
L'amour de Dieu pour vous, c'est, depuis longtemps, un nom, une voix, un visage:
c'est Jésus, le Berger, qui vous connaît, et à qui, même aux heures sombres, vous avez fait confiance;
c'est le Fils de Dieu, libre dans la maison du Père, qui a passé avec vous un pacte d'alliance, et qui vous fait entrer aujourd'hui, plus ardemment que jamais, dans son oeuvre de salut;
c'est le Seigneur de la gloire qui vient chaque jour au-devant de votre solitude et tourne vos regards vers les réalités d'en haut.
Dieu vous a tant aimée qu'Il vous a donné son Fils unique.
Dieu vous aime tant que sans cesse Il vous donne à son Unique.
Jésus y insiste à propos de ses brebis: "Mon Père qui me les a données est plus grand que tout". Vous êtes vous aussi pour votre part, ma Soeur, et tout spécialement aujourd'hui, le cadeau du Père à Jésus. Mais vous êtes en même temps celle que Jésus donne à son Père.
C'est bien pourquoi Jésus dit, coup sur coup, dans l'Evangile: "Personne n'arrachera les brebis de ma main", et:
"personne ne peut rien arracher de la main du Père". Vous êtes à la fois dans la main du Père et dans la main du Fils; chacune de ces deux mains vous donne et vous reçoit, et l'Esprit qui les joint vous donne part au mystère de cette unité qui est tout le bonheur de Jésus: "le Père et moi, nous sommes un".
Cet amour partagé qui nous ouvre la vie trinitaire, nous n'aurons jamais de mots pour le dire. C'est pourtant pour nous le point d'origine de toute prière et de toute mission; et parce que le Seigneur vous a appelée, ma Soeur, comme la Petite Thérèse, au coeur de l'Eglise, c'est de cette plénitude-là que vous avez à vivre et à témoigner.
Mais ne craignez pas : la plénitude de Dieu est douce à rencontrer. Il suffit, à l'imitation de Marie la Servante, de garder les mains ouvertes et d'ouvrir son coeur tout grand à la compassion.