"C'est moi qui vous ai choisis"

Jn 15,9-17

Ct 8,5-7

Rm 8,14-30

 

Pour le jubilé d'une sœur

 

 

 

On peut fêter un jubilé comme un automne, comme une récolte engrangée. On peut aussi y célébrer l'appel du premier jour et la longue fidélité du Seigneur, cette fidélité tellement quotidienne qu'elle n'a pas d'âge et nous rajeunit chaque jour de la jeunesse même de Dieu.

L'appel et le cheminement dans la grâce de Dieu, c'est bien cela que vous avez médité, ma sœur, dans le chapitre huitième de la lettre aux Romains, tout pénétré de la force et de la douceur de l'Esprit Saint.

Pour vous, comme pour toute fille de Dieu, tout a commencé par une pensée du Père: Dieu vous a voulue conforme à l'image de son Fils, et c'est à cela qu'il vous a destinée, sur le chemin du Carmel. Vous ayant appelée comme orante au cœur de l'Église, c'est comme orante qu'il veut vous justifier et comme orante qu'il vous glorifiera.

Durant ces cinquante années de prière et de service, de Pâque en Pâque, d'eucharistie en eucharistie, déjà Dieu a poursuivi en vous un double travail de justification et de glorification.

 

² Vous rendre "juste" à ses yeux, c'était pour Dieu, et c'est encore, vous "ajuster" à son dessein d'amour; et cet ajustement progressif à l'amour victorieux, que la création vit comme les douleurs d'un enfantement, les fidèles de Jésus ont à le vivre comme une marche gémissante. Mais ce gémissement des chrétiens déjà habités par l'Esprit n'est pas une plainte de tristesse, de lassitude ni de dégoût; c'est comme un oui de bonheur qui ne trouve pas ses mots, comme un soupir d'espérance qui redonne du cœur et dynamise la marche: "Nous gémissons en nous-mêmes, dans l'attente de l'adoption, de la rédemption de notre corps".

Il est vrai que ce gémissement d'espérance est parfois assourdi, et à certaines heures étouffé, même au Carmel, par la rumeur de nos souvenirs, de nos déceptions et de nos impatiences. Et puis, l'âge venant, des pesanteurs nouvelles apparaissent, des fatigues et des impuissances qui rétrécissent l'horizon et risquent de fermer le cœur sur lui-même. De plus en plus il devient évident que l'on a les mains vides, et qu'il faut avancer les mains vides vers les mains ouvertes de Dieu.

Même la prière perd à certains jours ses repères et ses repos habituels, jusqu'à devenir une pure marche dans la foi, où l'on n'est sûr que de vouloir aimer. Mais "l'Esprit vient en aide à notre faiblesse", comme il le fait d'ailleurs à tout âge de la vie, car sans lui personne ne sait prier comme il faut, prier selon Dieu, selon le désir de Dieu. L'Esprit intercède pour nous, il gémit en nous avec nous, il gémit à travers nous, par un gémissement qui, plus que le nôtre encore, est au-delà de toute parole.

Parce qu'il est l'Esprit d'adoption, il transforme notre gémissement de misère en gémissement filial;

parce qu'il est l'Esprit du Ressuscité, il chasse de notre cœur toute crainte et toute servitude, et nous donne de crier: "Abba, Père";

parce qu'il est l'Esprit qui donne la vie, au fond même de notre misère il nous prépare à la gloire.

 

Et comment poursuit-il en nous, dès ici-bas, ce travail de glorification? - par son témoignage, intense, à l'intime de nous-mêmes. Il nous redit - et nous donne la force de croire - que nous sommes enfants de Dieu, enfants novices ou jubilaires, que nous allons hériter de Dieu, hériter Dieu, en Jésus Christ, si nous souffrons avec lui pour être aussi avec lui glorifiés.

 

² Ce passage, dans la foi, du monde à la gloire, ce passage où Jésus nous donne part à sa propre Pâque, nous l'évoquions à l'instant en relisant l'Évangile de saint Jean, tout spécialement l'apologue de la vigne et des sarments, qui met si fort en relief l'initiative du Sauveur, en une série d'affirmations, qui sont comme la litanie de son dessein rédempteur:

"Je vous ai aimés; je vous ai nommés mes amis": c'est l'amour à la source de  notre liberté!

Puis, au niveau de l'appel: "Je vous ai choisis; je vous ai établis pour que vous alliez, portant du fruit".

Et enfin, sous l'angle de la révélation des secrets du Père: "Je vous ai dit tout cela, je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père."

Amis, élus, mis dans la confidence: c'est le destin même de Jésus qu'il nous est donné de vivre:

- demeurer dans son amour comme lui demeure dans l'amour du Père;

- avoir vivante au cœur la joie même de Jésus, la joie parfaite du Fils;

- garder ses commandements comme il a gardé ceux du Père;

- nous aimer les uns les autres comme lui nous a aimés, jusqu'au don total de notre vie.

C'est urgent, puisqu'il nous y appelle; c'est possible, puisqu'il nous le promet; c'est un chemin de douceur, puisque tout part d'une certitude: "Moi, je vous ai aimés".

 

² Pour sa propre mère, qu'il a aimée plus que tout au monde, Jésus n'a pas voulu d'autre destin de grâce que d'être, à son image, toute réponse au Dieu tout amour.

C'est l'amour de Dieu qui appelle et qui sauve, et Marie, sauvée la première et première appelée, n'a pas trouvé de plus belle réponse que de demeurer dans l'amour.

C'est elle, ma sœur, qui vous a souri tout au long de votre vie; c'est avec elle qu'il faut sourire, maintenant que vient le soir. Demeurer près d'elle, demeurer avec elle, c'est demeurer dans l'amour, éveillée comme elle dans la foi; c'est rester en état de mission, en posant dans le silence les gestes de Nazareth.

 

Son amour pour Jésus s'est montré "fort comme la mort", non seulement parce qu'il l'a amenée jusqu'au pied de la croix, mais parce qu'elle a assumé même la mort de son Fils comme un moment de vie pour elle et pour son peuple. Elle a vécu chaque jour dans la lumière pascale de cette mort, jusqu'au jour de son jubilé d'allégresse où elle a rejoint le pays de la gloire, montant, heureuse, du désert de ce monde, appuyée, comme vous, sur son Bien-Aimé (Ct 8,5).

 

 

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