" Si quelqu'un a soif
"
Jn 7,37‑39
Ez 36,23‑28
Rm 8,14‑30
Profession solennelle d'un frère
"Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi,
qu'il
boive, celui qui croit en moi!"
² Tout commence donc par une
soif, par un besoin vital, qui devient impérieux et mobilise tout l'être. Non
plus seulement la soif du savoir, si noble soit‑elle, ni celle de
l'avoir, ni celle du pouvoir et de la réussite, mais la soif d'un amour qui
prenne tout l'homme et qui donne sens à la vie et à la mort, la soif du Dieu
vivant.
Cette soif laissée en nous par l'eau du baptême,
il nous faut longtemps, parfois, pour la reconnaître, et pour décider de
l'assouvir. Des années passent, riches, passionnantes, remplies à ras bords de
projets, de défis, de victoires; jusqu'au moment où cette réalisation de nous‑même,
si belle et valeureuse qu'elle soit aux yeux de tous, s'avère trop petite pour
notre coeur.
La soif est là, discrète, puis insistante, et elle
se rappelle à nous à travers les épreuves qu'il nous faut affronter. Ezéchiel et
saint Paul en nomment trois, dans les textes qui sont offerts aujourd'hui à
notre méditation
D'abord l'exil.
De même qu'Israël, au temps du prophète, vivait dispersé, sur un sol
étranger, le baptisé, avant d'avoir posé ses choix d'adulte chrétien, ressent
douloureusement, de loin en loin, sa dispersion intérieure, et tant qu'il n'a
pas trouvé sa place personnelle dans l'Église, il reste en quête de sa vraie
patrie.
Saint Paul, lui, parle de l'esclavage, surtout de celui qui enchaîne l'homme à l'intime de
lui‑même et dont il prend conscience lorsqu'il laisse résonner
en lui la parole de Dieu. Chacun de nous expérimente l'esclavage, sous des
formes parfois inattendues: esclavage du désir, esclavage d'une image idéale de
soi‑même, esclavage de l'absolu, qui dévalue le quotidien,
assujettissement aux normes de réussite du monde. Ce sont parfois les
servitudes les plus nobles qui nous ligotent le plus étroitement, car si l'intelligence
y puise de nouvelles énergies et une nouvelle obligation de vaincre, l'affectivité
ne suit pas toujours, et nous nous retrouvons, malgré nous, face aux appels de
la vie en Église, avec un cœur de pierre, sans résonances, sans souplesse ni
chaleur.
Selon saint Paul encore, la peur est en nous l'un des signes de cet esclavage. Quelle peur?
Sans doute toutes les peurs à la fois: peur de Dieu et de soi, peur de vivre et
d'aimer, peur d'être soi‑même au grand soleil de Dieu; angoisse secrète
devant les souffrances du temps présent, et surtout devant les douleurs
d'enfantement qui étreignent la création tout entière et le croyant lui‑même,
lorsqu'il doit se perdre de vue pour trouver en Dieu son être de fils.
² Car c'est bien de cela
qu'il s'agit: c'est une vie de fils, une liberté de fils et un bonheur filial
que Dieu désire pour nous, de toute la force de son amour, et qu'il nous offre
en son Fils unique. Et c'est cet appel que Jésus a crié dans le Temple, à l'adresse
de tout homme exilé, asservi, apeuré:" Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à
moi!"
Venir au Christ, à longueur de vie, à longueur de
jour et de prière, c'est la démarche fondamentale de la foi. Elle prend tout
l'homme, l'intelligence et le cœur et
tout ce qui en nous est goût de vivre, volonté de bâtir et capacité de
tendresse. La foi, c'est l'homme vivant en attente de la vie, et qui s'ouvre à
l'œuvre de vie accomplie par Dieu seul; la foi, c'est notre réponse heureuse à
l'initiative du Christ qui nous sauve, c'est la décision sans cesse reprise de
nous laisser aimer et de laisser le Christ remodeler en nous notre être de
fils.
Ezéchiel a inscrit d'avance dans la mémoire du
peuple de Dieu trois moments de cette régénération qui s'opère maintenant dans
les disciples de Jésus. Tout d'abord l'eau du Christ nous purifie de nos souillures et lave en nous toute trace des idoles,
œuvres de nos mains, de notre intelligence ou de notre désir. Puis Jésus, patiemment,
transforme notre cœur de pierre en un
cœur de chair, vibrant à la parole de Dieu, sensible à ses appels,
vulnérable et chaleureux en toute rencontre fraternelle. Enfin, parachevant
notre re‑création, le Seigneur met au‑dedans de nous un esprit nouveau, c'est‑à‑dire
une force neuve pour accomplir des œuvres nouvelles. Dans le concret de nos
journées, cela se traduit par une obéissance toujours plus légère à la loi
d'amour et par une confiance grandissante dans l'amitié de Jésus et la richesse
de sa grâce.
² Alors se réalise la
promesse incluse dans l'appel de Jésus lancé au jour le plus solennel de la
fête des Huttes: "Qu'il boive, celui qui croit en moi!"
Des fleuves d'eau vive jaillissent du Ressuscité,
et c'est l'Esprit Saint qui coule ainsi à flots, irriguant l'Église,
rafraîchissant le monde, abreuvant les hommes assoiffés qui ont mis leur foi
dans le Christ. Car non seulement le Sauveur nous confère un esprit nouveau,
une capacité nouvelle de l'accueillir et de lui répondre, mais il met en nous
son Esprit, le lien de vie et d'amour qui le fait un avec son Père; et
désormais l'Esprit qui dynamise Jésus dynamise chaque fils et chaque fille de
Dieu, dans l'action comme dans la prière, dans la construction de ce monde
comme dans l'attente du monde à venir.
"Ceux‑là sont fils de Dieu qui sont
conduits par l'Esprit de Dieu"; et plus nous buvons à la source de
l'Esprit, plus il déploie en nous notre être de fils. Il nous donne de
reconnaître les dons que Dieu nous a faits (1 Co 2,12). Il nous remémore tout
ce que Jésus nous a dit, rend vivantes en nous aujourd'hui ses paroles, et nous
conduit ainsi à la vérité tout entière (Jn 14,26; 16,13). Il atteste à notre
esprit, directement, sereinement, que nous sommes enfants de Dieu, aimés
aujourd'hui, aimés d'avance, et que nous hériterons Dieu, avec le Christ.
Parce que nous venons de la servitude, il libère
lui‑même notre prière, "car nous n'avons pas reçu un esprit
d'esclavage qui nous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de nous des fils
adoptifs, et par lequel nous crions", dans la souffrance comme dans la
joie, dans le désarroi comme dans la certitude: "Abba, Père!"
Parce que nous ne savons pas prier selon Dieu, lui‑même,
l'Esprit Dieu, intercède pour nous par des gémissements au‑delà de toute
parole. C'est alors un triple gémissement qui monte vers Dieu: le gémissement
de la création, dont l'enfantement se poursuit tout au long de l'histoire, le
gémissement de l'homme qui attend sa totale délivrance, puis, traversant et
reprenant cette plainte du monde et de l'homme, le gémissement de l'Esprit, qui
redit au cœur des fils la prière du Fils.
Voilà, frère, l'envers éternel de notre vie de
tous les jours, plus réel encore que ce que nos mains touchent, plus décisif et
vital que toutes les conquêtes de notre esprit.
Voilà les merveilles inscrites en toi depuis le
jour de ton baptême.
Voilà l'aventure de foi et d'espérance que tu
t'engages aujourd'hui à vivre avec une hâte nouvelle sur le chemin toujours montant
du Carmel.
Tu le sais maintenant, pour l'avoir un peu vécu:
"Avec ceux qui l'aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien". Il
t'a appelé à vivre l'Évangile parmi nous, sous le regard aimant de la
Vierge Marie. C'est là, au Carmel, qu'il veut faire de toi un juste, un
homme de foi pleinement ajusté à son projet de grâce. Que le Carmel, chemin de
pauvreté et de liberté, te mène à la gloire du Maître que tu veux
servir.
Et que la Mère de Dieu, aujourd'hui, reçoive tes
promesses. Qu'elle t'accueille, chaque jour, près de la source du Sauveur et
sauvegarde en toi, ardente et douce, la soif de Dieu.