"Maison de prière,
pour tous les peuples"
Jn,1-14
Is 56,1-41
1P 2,4-9
Pour les vingt ans d’un monastère
² Depuis vingt ans la louange du Seigneur retentit dans cette chapelle; depuis vingt ans, chaque matin, l’Eucharistie réunit ici, au cœur de l’Église, une poignée de baptisées qui n’ont plus d’autre vraie richesse que le trésor et la perle de l'Évangile; depuis vingt ans, ici, dans le silence de l’oraison, le Carmel accomplit devant Dieu le mystère de l’Eglise, tout entière orante et missionnaire.
² Les sœurs qui vivent ici l’Exode du peuple de Dieu ont voulu faire halte pour rendre grâces, et nous entrons dans leur prière, nous tous qui, à des titres divers, avons partagé leurs joies et leurs épreuves.
Sois loué, sois béni, sois glorifié, Dieu notre Père, pour ces vingt ans de fidélité et de miséricorde envers nos sœurs de ce monastère. Tu les as amenées à ta montagne sainte et tu les combles de joie dans ta maison de prière (Is 56); tu les as fermement attachées à ton alliance en Jésus, et parce qu’elles ont mis en toi tout leur bonheur et toute leur espérance, tu leur donnes dans ta maison "un mémorial et un nom meilleur encore que des fils et des filles, un nom éternel qui jamais ne sera effacé".
² Vous êtes ici, mes sœurs, dans la maison de Dieu, mais vous êtes surtout la maison de Dieu, une maison spirituelle, une maison de l’Esprit. Nous savons tous, et le Seigneur sait encore mieux que nous, quels trésors de générosité, d’abnégation et de savoir-faire ont été investis dans nos maisons de pierre, de brique ou de béton, nos maisons construites de mains d’hommes et de femmes, ces maisons matérielles qu’il a fallu penser, réaliser, rénover, pour les rendre suffisamment habitables et joyeuses. Dieu a vu aussi, et Dieu voit, le dévouement si discret des amis de nos communautés, qui apportent leur compétence avec joie, comme un geste d'Église, et sans qui, souvent, nous serions si désarmés.
Mais si solide que soit la maison de pierre, si fonctionnels nos ateliers, si performantes les machines qui nous assurent le pain, la vraie maison de Dieu est celle que l’Esprit Saint continue de bâtir à partir des pierres vivantes que vous êtes, la belle maison toujours inachevée, mais qui existe déjà dans le rêve de Dieu.
Elle a des pierres de tous les âges et de tous les grains: certaines ont supporté de longs hivers et sont déjà depuis longtemps en place; d’autres viennent d’être taillées; d’autres arrivent, que le Seigneur lui-même est allé chercher, car c’est lui qui choisit, c’est lui qui place, c’est lui qui sculpte, par la joie ou l’épreuve. Si le Seigneur ne bâtissait la maison, en vain peineraient les maçons (Ps 127,1); mais il est là, à l’œuvre depuis le premier jour. Sous ses mains l’édifice s’élève, à la fois sur la terre et dans le ciel, et les pierres du ciel ne sont pas les moins vivantes, car, plus encore que les autres, elles se sont approchées de la pierre d’assise, le Christ, pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu (Ps 118,22; Is 8,14; 28,16; Rm 9,33; 1 2,4-8). L’une après l’autre, le Seigneur est venu chercher nos anciennes pour faire d’elles, en réponse à leur prière, des colonnes dans le temple du ciel (Apoc 3,12). C’est là leur place, désormais, mystérieuse pour nous, mais "précieuse" aux yeux de Dieu; et ces sœurs que le Seigneur a moissonnées en leur temps, désormais encore plus vibrantes à la louange de leur carmel, participent plus que jamais à l’élan fraternel qui traverse tout l’édifice.
² Quant à nous, pierres vivantes sur la terre, nous avons à ressaisir à la fois la grâce que Dieu nous fait et l’appel qu’il nous adresse par l’apôtre Pierre: "Laissez-vous construire en maison spirituelle".
Nous laisser construire, cela implique de notre part toute une série de réflexes évangéliques.
Il faut d’abord que nous continuions, nous aussi, à nous approcher de la Pierre Vivante, sans que jamais nos échecs entament notre espérance.
Il faut aussi - et c’est souvent l’un des signes du véritable esprit religieux et missionnaire - accepter les solidarités de l’édifice, accepter le mortier qui nous lie aux autres pierres, accepter de durer, là où le Seigneur nous a placés, jusqu’au moment où, dans sa sagesse, il voudra modifier notre maison fraternelle.
Il faut enfin, pour rester légers dans la main du Bâtisseur, nous souvenir que nous sommes rassemblés, non pas avant tout pour réussir un projet, même ensemble, mais "pour annoncer les merveilles de Dieu qui nous a appelés des ténèbres à son admirable lumière" (1 P 2,9). Il faut nous souvenir, aux jours d’enthousiasme comme aux jours où menace la tiédeur, que si nous sommes aujourd’hui "un peuple que Dieu s’est acquis", c’est parce que "nous avons obtenu miséricorde", et que sans cette miséricorde de Dieu, quotidienne et patiente, nous ne serions pas une communauté.
² Vingt ans de vie fraternelle, vingt ans dans la maison de Dieu, c’est le moment de l’action de grâces, c’est aussi l’occasion pour chacune de vous, mes sœurs, de retrouver la grâce des commencements, de revenir au premier désert, à la première source, et de recevoir de l’Esprit Saint une âme de fondatrice.
Mais lors de pareils anniversaires, la fidélité de Dieu se fait si tangible que chacune mesure davantage son impuissance; et la communauté tout entière, confrontée plus directement à sa propre histoire, prend une conscience plus vive de ses pesanteurs, de ses réticences et de ses impasses.
Il est bon alors, il est réconfortant, d’entendre ensemble la voix du Christ, Seigneur et Sauveur de chacune et de toutes, la voix de l’Ami, qui nous redit, comme au soir de la Cène: "Que votre coeur ne se trouble pas!" Et le Christ nous rappelle aussitôt nos raisons d’espérer: non seulement il viendra nous prendre pour que nous soyons avec lui là où il est, mais il est déjà chaque jour la route, pour chacune et pour toutes.
Il est la route, parce qu’il est la vérité, parce qu’il est, à lui seul, toute la révélation du Père, de sorte que, si on le connaît, on connaît le Père, et si on le voit, on voit le Père, par "les yeux illuminés du cœur" (Ep 1,18).
Il est la route parce qu’il est la vie: il est dans le Père et le Père est en lui, et c’est par lui que la vie vient aux hommes.
Et parce qu’il est la vérité et la vie, il est le chemin de notre prière: c’est en son nom que nous prions le Père, c’est en son nom que le Père nous répond en nous donnant l’Esprit.
C’est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, la prière en ce monastère doit se faire audacieuse, de cette audace qui plaît au Seigneur parce qu’elle agrandit les coeurs: "En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi fera lui aussi les oeuvres que je fais [..] Tout ce que vous demanderez au Père, je le ferai". C’est lui qui fera, et c’est nous qui ferons; c’est lui qui bâtit, et nous qui bâtissons, mais le plus sûr moyen d’œuvrer avec le Christ, c’est de lui laisser toute l’initiative, puisqu’il a posé les fondations, sur la terre et dans le ciel.
Que la Vierge Marie, qui a vécu les mains ouvertes, vous redise aujourd’hui, avec sa douceur si convaincante, la consigne de l’apôtre Pierre, plus urgente que jamais:
"Laissez-vous bâtir en maison de l’Esprit!"