"Du
sang et de l’eau"
Jn
19,31-37
² Les crucifiés
restaient parfois plusieurs jours avant que la mort intervienne; c’est pourquoi
l’on avait pris l’habitude de leur briser le corps, surtout les jambes.
Primitivement geste de cruauté, le brisement des jambes, malgré sa barbarie,
était voulu souvent comme un coup de grâce, car il hâtait la mort, par suffocation.
Jésus n’y aurait pas échappé si le soldat, pour tester ses réactions, n’avait
percé son côté d’un coup de lance.
Tout
commence donc au niveau d’une violence insoutenable. Et pourtant, même cet épisode
brutal et sanglant débouche sur la vie et l’amour, sur l’amour qui donne la
vie, car du corps de Jésus, qui vient de mourir, jaillissent le sang et l’eau.
² Jésus avait
prédit que de lui-même jaillirait une eau vive, lorsqu’il avait crié dans le
Temple, au beau milieu de la fête des Huttes: "Si quelqu’un a soif, qu’il
vienne à moi; qu’il boive, celui qui croit en moi. Comme l’a dit l’Écriture: De
son sein couleront des fleuves d’eau vivante!" Et la remarque de
l’Évangéliste qui commente cette parole de Jésus éclaire également l’épisode du
coup de lance: "Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui
croiraient en lui" (Jn 7,39).
Au
temps de Jésus, les rabbins, à propos du livre des Nombres (Nb 20,11),
disaient: "Moïse a frappé le rocher deux fois, parce que, la première
fois, du sang est sorti, puis, la seconde fois, de l’eau". Le Christ,
Rocher de notre foi (1 CO 10,4), a été frappé d’un seul coup de lance, et tout
de suite l’eau vive a jailli, l’eau de l’Esprit Saint, l’eau qui fait vivre
ceux qui croient en Jésus Fils de Dieu.
Pour
le disciple que Jésus aimait, qui a tout vécu, près de Marie, au pied de la
croix, cette blessure ouverte dans le côté de Jésus proclame aux croyants le
sens de sa mort, la portée vivifiante de son sacrifice, celle-là même que le
récit suggérait, quelques versets plus haut: "Dès qu’il eut pris le
vinaigre, Jésus dit: ‘Tout est achevé’; et, inclinant la tête, il transmit
l’Esprit" (v.30).
Quant
au sang qui sort, en même temps que l’eau, du côté blessé de Jésus, il atteste,
justement, que tout est achevé, que Jésus est bien mort pour nous, qu’il nous a
aimés jusqu’à l’extrême et qu’il peut nous transmettre l’Esprit, maintenant
que, par sa mort, il a retrouvé auprès du Père la gloire qui était sienne avant
que le monde fût (Jn 17,5).
² Réalité de la
mort de Jésus, le Juste; fécondité pour nous du don qu’il a fait de sa vie:
l'Évangéliste a lu cela dans les Psaumes et les Prophètes.
“Tout
cela, nous dit-il, est arrivé pour que s’accomplisse l’Écriture: “Pas un de ses
os ne sera brisé”. Allusion, d’une part à l’agneau pascal, d’autre part au
Psaume 34, le psaume de l’innocent fidèle à son Dieu dans la persécution: “Le
Seigneur veille sur ses os: pas un ne sera brisé”( Ps 34,21).
Une
deuxième citation est amenée, à la manière des rabbins: “Il y a un autre
passage de l’Écriture qui dit: ils regarderont vers celui qu’ils ont
transpercé”. Ce n’est pas sans dessein que l'Évangéliste nous oriente ainsi
vers le livre de Zacharie, car d’autres versets du même prophète éclairent des
détails de la passion de Jésus, par exemple l’ânon sur lequel s’assied Jésus le
jour des Rameaux (Za 9,9), les trente pièces d’argent données à Judas (Za
11,12), et la parole de Jésus: "Je frapperai le pasteur, et les brebis seront
dispersées" (Za 13,7; Mt 26,31).
² "Ils
regarderont le transpercé", annonçait le prophète. En fait, dans
l’évangile, deux groupes ont regardé mourir Jésus et l’ont vu transpercer par
la lance du soldat.
D’abord
ses ennemis, vaincus par cette mort qu’ils avaient voulue: ils avaient décider
d’éliminer Jésus parce que tout le peuple courait après lui (Jn 12,29), mais
- ironie! - en le crucifiant, ils ont
accompli sa prophétie: élevé de terre, il attire maintenant à lui tous les
hommes (12,32).
Puis
le groupe du Fiat: Marie, quelques femmes, et le disciple que Jésus aimait, qui
est, pour le quatrième évangile, le disciple type. Eux regardent intensément
Jésus qui vient de mourir par amour du Père et des hommes. Pour eux, et pour
nous qui nous glissons parmi eux, Jésus est suspendu à la croix en accomplissement
de ses propres paroles: "Il faut que soit élevé le Fils de l’Homme, pour
que tout homme qui croit ait en lui la vie éternelle" (Jn 3,14-15).
Frères
et soeurs, en cette fête du Cœur du Christ, où Dieu notre Père "nous redit
les merveilles de son amour pour nous" (oraison de la messe),
rejoignons, par la foi, Marie, tout près de la croix. Avec elle, avec les
disciples de tous les temps, recueillons le testament spirituel de Jésus, le
double héritage que son amour nous a laissé: son sang versé pour nous, que
l’Église célèbre en chaque Eucharistie, et l’eau vive de l’Esprit, qui devient
"source d’eau pour la vie éternelle".