Trois paroles au cours d'un concert
Discrète, et doucement insistante, comme une averse de printemps,
la paix descend sur nous par ce chemin de la beauté.
Elle investit le cœur et s'insinue au long des veines de l'esprit.
Un moment font silence les soucis et les craintes,
un instant s'éloignent les bruits et les fureurs,
pour ne laisser place qu'à la sérénité
qui monte en nous du meilleur de nous-mêmes.
Les passions sont bien là, vibrantes, douloureuses,
mais la mélodie leur donne un visage de tendresse.
Les souvenirs restent vivants,
avec leur poids d'allégresse ou de peine,
mais l'harmonie les emporte et les berce.
Même les révoltes et les refus sont accueillis
dans l'heureuse patience de la musique
qui prend le temps de dire, de sourire et d'acquiescer.
Ce qui déjà s'était durci en nous redevient élan et fraîcheur;
ce qui s'était figé reprend vie, invité par le rythme.
L'écoute restaure en nous les liens avec les choses et les vivants,
et quelque part au fond de notre cœur nous nous sentons réconciliés
avec ce qui, de nous, chante encore ou voudrait chanter.
Bienfaisante solitude de la musique,
où chacun revit pour soi-même l'instant premier où le son a jailli;
moment précieux de renaissance
où chacun se recrée jusqu'à l'intime à la beauté qu'il entend.
Merveilleuse communion des humains dans l'accueil du message sonore.
L'œuvre est là, unique, neuve, palpitante,
remise au monde par les doigts et le cœur de l'artiste,
mais elle parle à tous, elle chante à tous au même instant,
et quand les derniers sons s'éteignent,
chacun peut dire de son voisin, de son ami, de son frère:
"lui aussi cette musique l'a touché; elle a fait en nous son chemin de paix."
Insaisissable joie de la musique.
Certes, il est des musiques associées pour nous, invinciblement,
à des heures sombres, à des chagrins, à des deuils.
Telle mélodie, simple ou sublime,
reste pour nous liée à un geste d'adieu, à un rire qui s'est éteint,
à des yeux trop tôt résignés:
seule la musique peut dire la tristesse sans l'appesantir,
seule elle peut encore parler quand les mots font tous mal.
Mais à côté de ces mélodies du malheur,
chacun, chacune préserve en soi l'herbier sonore de ses joies et de ses certitudes,
celles que l'on retrouve, fraîches, colorées, à peine plus fragiles,
à tous les tournants de la vie du corps et du cœur.
Echo immédiat de nos tristesses et de nos bonheurs,
la musique possède un pouvoir plus étrange:
elle peut induire la joie quand la joie veut nous fuir.
On laisse alors entrer en soi les sons,
on laisse vivre les rythmes et couler l'harmonie,
et voilà des prairies, des fleuves, des rivages,
des pays merveilleux et des visages aimés,
des aurores imprévues, des lumières de soir,
tout un monde surgi de la magie du rêve et plus vrai que l'angoisse,
qui s'offre à nos yeux à mesure qu'ils se ferment sur ce que le cœur entend.
La musique nous saisit, captifs volontaires,
et nous emporte, loin de nous, au plus profond de nous‑mêmes,
là où s'est blottie toute notre espérance,
là où se concentre toute notre ardeur à vivre,
là où attend, intact, notre désir d'aimer.
La musique, dans notre monde inquiet,
est l'une des voix qui clament encore l'espérance;
une voix tour à tour légère ou solennelle, grave ou enjouée,
une voix chaude pour tous, qui invite et accueille,
une voix familière, que l'on appelle à soi et qui répond toujours.
Elle nous redit que tout mouvement trouvera son repos,
que toute errance aura son oasis,
que toute dissonance sera résolue.
Avec elle, toute plainte peut se dire,
aucun désarroi ne reste sans langage,
et tout déchirement trouvera son cri.
Car la beauté embrasse tout, traverse tout, apaise tout,
et de tous les combats de la vie c'est elle qui sort victorieuse,
dès lors que l'on garde le courage ou la force de l'appeler.
La musique, qui se nourrit du temps et dessine l'espace,
relie les hommes de tous les temps et les rassemble en dépit des distances.
Par elle l'homme du passé adresse aux hommes d'aujourd'hui
son message de douceur ou de sérénité,
et le peuple d'ici propose aux peuples de là‑bas
sa vision du monde et du bonheur.
Dès que l'harmonie se donne à entendre,
les cœurs se rejoignent dans l'écoute, les différences s'effacent,
et l'homme, partout, prend plus vive conscience qu'il est un être concertant.
Heureux pouvoir de la musique
qui redonne au monde désuni et tiraillé son harmonie et sa cohérence,
et qui réalise à tout moment ce miracle de paix
vers lequel cheminent les hommes: l'équilibre dans le mouvement.
Irremplaçable mission:
la musique est porteuse de la jeunesse du monde,
parce qu'elle
garde les cœurs des hommes grands ouverts sur l'espérance.
fr. Jean Lévêque
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