Une prière de pauvres
Notre prière sera toujours une prière de pauvres. Nous le savons, et, en un sens, cela nous rassure.
Mais en même temps, nous ne parvenons pas à nous résigner à cette pauvreté, jusqu'au moment, du moins, où elle n'est pas devenue limpide, du point de vue de l'Évangile.
Que notre prière soit souvent marquée par la fatigue physique, par la lassitude des fins de journée, par le besoin de sommeil qui s'est accumulé, par les soucis du travail, ou tout simplement par le poids des années, cela, nous l'admettons comme une évidence, et ce n'est pas cela qui peut nous paralyser longuement dans notre quête de Dieu. De ce point de vue, même si notre cœur nous fait des reproches, nous pouvons redire, avec saint Jean :"Dieu est plus grand que notre cœur, et il connaît tout".
Mais dans la pauvreté de notre prière, au moins à certaines heures ou à certaines périodes, nous décelons une sorte de pesanteur, un autre visage de notre misère. Nous sentons bien que, quelque part en nous-mêmes, nous ne sommes pas accordés, nous ne sommes plus consonants à la prière.
Ce qui nous retient, ce n'est pas un refus, car nous ne voudrions pas vivre en refusant Dieu, en dédaignant son amour ; ce n'est pas non plus un manque d'estime pour les choses de Dieu, encore que parfois notre goût des choses de Dieu se traduise trop peu par un effort adulte pour nourrir notre foi ; ce n'est pas non plus l'ignorance des chemins à prendre, car, en règle générale, nous savons fort bien ce que Dieu nous demande, "rien que pour aujourd'hui".
Alors, d'où vient le malaise, d'où viennent les stagnations dans le malaise et tous les reports à plus tard qui nous font manquer l'heure de la "visite"?
Probablement des adhérences de notre cœur, celles que Jésus décrit comme des épines, des végétations folles qui étouffent le froment et l'empêchent de venir à maturité (Lc 8,7.14), ou comme des trésors successifs qui accaparent tout le désir :"Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur".
Et cela se vérifie dans la prière : si le cœur n'y est pas, c'est qu'il est ailleurs.
Comment ramener le cœur à son lieu ? Comment fixer le cœur en Dieu pour que toute pensée, toute action, tout désir, soient "à la louange de sa gloire" ? D'instinct nous pensons à des moyens spirituels qui ont fait leur preuve: prendre du temps pour Dieu, laisser le temps à Dieu, rythmer notre existence pour que le Christ y ait son espace.
Tout cela est à faire, sans doute ; mais saint Paul nous indique un raccourci, celui qu'ont pris les saints : pour revenir à la prière, pour que la prière devienne ou redevienne le lieu de notre cœur, le plus urgent – et le plus efficace – est de nous rappeler que dans la prière nous ne sommes jamais seuls, que nous sommes toujours précédés par Dieu, habités par Dieu Trinité.
Le véritable réflexe du chrétien, face à la pauvreté de sa prière, n'est pas avant tout de se battre contre lui-même, de se débattre devant Dieu, mais de laisser Dieu établir son Règne, de laisser le Père et le Fils manifester leur présence, de se "laisser à l'Esprit". Car "l'Esprit vient en aide à notre faiblesse. Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en gémissements ineffables".
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