Ergon et sèmeion

 

Reprise personnelle de R.E. Brown, Jean I, Appendice III, p.524-531, Signs and Works.

 

 

Comparons Syn et Jn pour les miracles :

 

  1. Jn rapporte moins de miracles : 7 miracles choisis pour encourager la foi de l'auditeur.

 

2.      Chez Jn les miracles sont rapportés avec plus de discrétion (2,8-9) et il évite le merveilleux. Les syn. sont attentifs surtout au merveilleux, et à l'enthousiasme que les miracles suscitent (traits communs avec le monde hellénistique).

 

3.      On trouve peu de différences dans le genre de miracles rapportés. Trois des 7 miracles rapportés par Jn se trouvent également chez les syn : le fils de l'officier royal (Jn 4,46-54), la multiplication des pains (6,1-15), et la marche sur la mer (6,16-21) ; trois autres sont du même type que chez les syn : guérison du paralytique (5,1-15), d'un aveugle (9), la résurrection d'un mort (11). Seul Cana (2,1-11) n'a pas son parallèle chez les syn.

 

4.      La différence majeure apparaît au niveau de la fonction des miracles. Pour les syn, les miracles sont avant tout des signes de puissance (dunameis) accompagnant l'établissement du Règne de Dieu et la défaite de Satan (souvent associée au péché, au mal, au désordre, à la mort). Quelques miracles des syn visent plutôt le symbolisme. Par ex., la MDP symbolise l'accomplissement de certaines prophéties de l'AT : Dieu nourrit son peuple au désert et fait paître lui-même son peuple (Ez 34,11; Mc 6,34); la pêche miraculeuse (Lc 5,1-11) symbolise la pêche d'un grand nombre de nations ; le dessèchement du figuier (Mc 11,12-14.20-21) symbolise le rejet du judaïsme.

     Toutefois certains miracles syn sont avant tout des "dunameis", mais ont secondairement une portée symbolique. Par exemple la guérison des malades et la résurrection des morts symbolise secondairement le Jour où le Seigneur réconforte son peuple en donnant la vue aux aveugles, la vie aux morts, etc. (Is 26,19; 35,5-6; 61,1-3). Jésus fait appel à ce symbolisme dans sa réponse au Baptiste (Mt 11,2-6). En Mc 8 l'ouverture des yeux symbolise la croissance de la foi, en Mt 8,5-13, la guérison du serviteur du centurion symbolise la conversion des Gentils, de même que, en Mt 15,21-28, la guérison de la fille de la Syro-phénicienne.

     

Jean, lui, ne parle pas beaucoup du Règne de Dieu ni des miracles comme "dunameis" qui le manifestent. Le passage qui irait le plus nettement dans ce sens est la parole du Fils sur la dunamis (Jn 5,19). Jn se rapproche de la tradition syn lorsqu'il pense que le Fils opère ses miracles avec la puissance du Père, et lorsqu'il considère que ces miracles font partie intégrante de l'ergon de Jésus.

Mais Jn diffère des syn parce qu'il n'établit pas de connection des miracles de Jésus avec la destruction du pouvoir de Satan (pas d'exorcismes dans Jn !). Certes il y a une hostilité entre Jésus et Satan (14,30; 16,33), et Jn est plus dualiste que les syn, mais les miracles ne sont pas considérés comme des armes dans cette lutte (exception possible : 11,33, l'émotion de Jésus devant la mort de Lazare).

     

En Jn la première fonction semble être la fonction symbolique (qui n'est première que pour quelques miracles syn). Jésus lui-même se réfère à ses miracles comme "erga" ; et il n'emploie jamais le mot sèmeia pour ses propres miracles (ce que font d'autres personnes de le iv Evangile, et l'éditeur).

 

 

Les erga de Jésus :

 

1. Les syn n'emploient que 2 fois "erga" pour désigner les miracles de Jésus (Mt 11,2; Lc 24,19).

Si donc l'emploi est typique du langage de Jésus, on a là un nouvel exemple de la force que donne Jn à un terme peu présent dans la tradition syn.

 

2. Dans l'AT, les "erga" renvoient à l'œuvre ou aux œuvres de Dieu envers son peuple, depuis la création jusqu'à toute l'histoire du salut.

ergon=création, (en Gn 2,2),

ergon dans l'histoire, spécialement l'exode (Ex 34,10; Ps 66,5; 77,12, cf. Dt 3,24; 11,3).

Remarquer : Act 7,22 : le Moïse de l'Exode est dit "puissant en paroles et en œuvres".

En utilisant "erga" pour ses miracles, Jésus associait son ministère à la création et aux œuvres de Dieu dans l'histoire du salut. Il dit (5,17) :"Mon Père est à l'œuvre encore maintenant, et moi aussi je travaille", et le Père accomplit les "erga" de Jésus (14,10).

 

3. Le concept d'œuvre en Jn est plus vaste que les miracles :

17,4 : ergon résume tout le ministère.

14,10 : quand Jésus prononce des paroles , le Père accomplit les erga.

De même que dans l'AT un acte miraculeux était suivi d'un discours interprétatif (par exemple Ex 15),

la même chose vaut pour l'Évangile de Jn. La "parole" souligne que la valeur d'un miracle n'est pas dans sa forme, mais dans son contenu ; l'ergon miraculeux rappelle que la parole n'est pas vide, mais active.

 

 

Les sèmeia de Jésus :

 

Les syn emploient sèmeia mais dans d'autres sens que Jn.

 

Sens a : eschatologique, en rapport avec les signes des derniers temps et de la parousie (Mt 24,3.24.30).

En Mt 24,24, "signes et prodiges" renvoie aux prodiges des faux prophètes (voir aussi 2 Th 2,9; Apoc 19,20). Le sens eschatologique de sèmeia remonte aux livres prophétiques et aux voyants apocalyptiques de l'AT (Dn 4,2; 6,28, grec), et il est fréquent dans Apoc. Pour Josèphe les événements miraculeux associés à la chute de Jérusalem sont des "signes et des prodiges".

 

Sens b : sèmeia quand des non croyants demandent à Jésus un miracle comme preuve apologétique (Mt 12,38-39; 16,1-4; Lc 23,8; 1 Co 1,22). Cet usage provient probablement de l'AT, où parfois sèmeion=marque divine de crédibilité (Tob 5,2). Dans le même sens les Pharisiens demandent à Jésus

des lettres de créance. Cet usage de sèmeion (syn) a une connotation négative, et dénote une foi fausse ou imparfaite.

 

Sens c : Dans les Actes, "signes et prodiges" devient une simple description des miracles de Jésus et des apôtres. Cela peut refléter l'influence des LXX sur Luc ; cependant l'expression apparaît aussi en Paul (Rm 15,19; 2 Co 12,12. En Act 2,22 Jésus est "un homme attesté par des dunameis, des terata et des sèmeia", texte qui assimile les dunameis (terme syn habituel pour miracle), avec terata et sèmeia. L'expression "signes et prodiges", ou "sèmeia" tout seul, renvoient aux miracles des apôtres en Act 2,43; 4,30; 5,12; 6,8, etc.

 

 

Quel est l'usage préféré par Jean ?

 

1.   Commençons par le sens b : En Jn 2,18 et 6,30, le sens est approximativement le même que syn-b.

Proches de syn-b, 2,23-25; 4,48; 6,26 : les gens viennent à la foi, mais cette foi n'est pas satisfaisante. On croit aux sèmeia comme preuves du surnaturel, mais sans comprendre ce que le sèmeion dit de Jésus et de sa relation au Père. Néanmoins, c'est un premier pas vers la foi. Et la situation est entièrement différente de celle des aveugles volontaires qui refusent tout sèmeion (3,19-21; 12,37-41).

Ceux qui demandent un sèmeion dans la tradition syn (Mt 16,14) sont proches de ces aveugles volontaires.

 

2.   L'usage johannique le plus caractéristique de sèmeion est une désignation favorable du miracle, et cet usage ressemble à syn-c. Voir Cana-vin (2,18) et Cana-fils de l'officier royal (2,54), premier et deuxième sèmeia. Le Baptiste n'a fait aucun sèmeion (10,41) contrairement à Jésus (20,30). Cependant, "signes et prodiges" n'apparaît qu'en 4,48, ce qui reflète la méfiance de Jean pour l'élément merveilleux dans le miracle.

 

3.   Chez Jn sèmeion est un peu plus étroit que ergon : tous les deux sont employés pour "miracle", mais sèmeion n'est pas utilisé pour l'ensemble du ministère de Jésus. Cependant, même des paroles peuvent être des sèmeia  (cf. 12,33 (18,32) et 21,19 où une parole de Jésus sèmainei comment Jésus ou Pierre vont mourir.

       De la même manière Philon utilise sèmainein pour la portée symbolique de passages AT, bien que chez Jn soit inclus un élément de prophétie.

       Excepté 20,30, sèmeion est réservé au "livre des signes".

 

4.   Y a-t-il chez Jn des signes non miracles ?

- la purification du temple ? Les Juifs, en tout cas, n'y ont pas vu un signe (2,18). Même 2,23 ne prouve pas que la purification en soit un (2,23-25 est simplement une transition éditoriale à ch.3, et 4,54 semble indiquer qu'il n'y a pas de sèmeia entre les deux miracles de Cana).

- en 3,14-15 l'élévation du Fils de l'Homme est comparée à celle du serpent dans le désert, comparaison tirée de Nb 21,9, où la LXX voit dans le geste de Moïse un sèmeion.

 

5.  Quant à l'usage eschatologie de sèmeion (syn-a), l'usage joh. de sèmeion ne renvoie pas à l'intervention finale de Dieu ni à la seconde venue du Fils de l'Homme. Peut-être que l'usage de l'é- vangéliste, qui désigne par sèmeia les miracles opérés par Jésus durant son ministère, reflète la théologie de l'eschatologie réalisée qui domine dans l'Évangile. On n'est pas loin de Mt 12,39.41 : aucun signe ne sera donné si ce n'est celui de la prédication de Jésus, et de Mt 16,3 : vous, Pharisiens, vous pourriez interpréter les "signes des temps" (déjà présents).

 

 

 

Arrière-fond de l'usage johannique de sèmeion (différent de l'usage de Lc et Actes)

 

1.   Peu de choses communes avec le paganisme hellénistique : la ressemblance est plutôt LXX.

Le récit de Ex donne le background de ergon et de sèmeion chez Jn.

 

Ceci est confirmé par le grand nombre de thèmes de Ex en Jn : tente, agneau pascal, serpent de bronze, Jésus et Moïse, la manne, l'eau du rocher.

Dieu a multiplié les signes par Moïse (Ex 10,1; Nb 14,22; Dt 16,19), mais le peuple a refusé de croire.

Comparer Nb 14,11 et Jn 12,37 (Is 53,1) ,

                Dt 34,11  et Jn 20,30,

                Nb 14,22 et Jn 2,11; 12,37.41 : signes de Dieu glorieux/signes où Jésus montre sa gloire.

Voir Dt 7,19.

 

2.   En résumé : ergon et sèmeion, les deux termes joh. pour "miracle", partagent la référence à l'AT.

Alors que les deux paraissent en LXX pour Exode, on n'y trouve pas les dunameis des Syn (sauf Ex 9,16 et Dt 3,24).

"Ergon" exprime davantage la perspective divine, et conviendra à Jésus pour ses miracles.

"Sèmeion" exprime le point de vue humain psychologique et conviendra à d'autres, parlant des miracles de Jésus.

 

Revenons à la question de la fonction des miracles dans la pensée johannique.

 

1.   Jn présente les miracles comme une œuvre de révélation reliée étroitement au salut.

En Ex, la délivrance matérielle est première (avec des harmoniques spirituels, bien sûr).

En Jn, la délivrance spirituelle est première, et l'élément symbolique est plus fort, ce qui différencie Jn des syn. Mais cela ne veut pas dire que l'action matérielle n'a aucune importance.

- Si Jésus guérit le fils de l'officier royal (4,46-54), il est clair, d'après l'explication qui suit, que la vie communiquée par Jésus est la vie spirituelle (5,21.24).

- Si Jésus guérit un aveugle, l'échange qui suit montre bien que Jésus lui donne la vue spirituelle et stigmatise l'aveuglement spirituel des Pharisiens (9,35-41).

- Si Jésus  donne la vie à Lazare, les remarques de Jésus (11,24-26) montrent que la vie physique n'a d'importance que comme signe de la vie spirituelle.

 

2.   Le signe joh. avec son symbolisme  ressemble à l'action symbolique des prophètes de l'AT (Is 20,3; Jer  13,1-11; Ez 12,1-46). Cependant l'action prophétique était purement un signe, puisqu'il n'accomplissait rien en lui-même (encore que dans la compréhension hébraïque du dynamisme prophétique il y ait eu peut-être plus de connection entre l'acte prophétique et les événements qui suivent, qu'il n'apparaît dans la mentalité moderne). Dans l'eschatologie réalisée de Jn, les signes de Jésus non seulement prophétisent l'intervention de Dieu, mais déjà la contiennent. La santé, la vue et la vie physiques sont des dons qui contiennent une anticipation de la vie spirituelle et de la foi. L'aspect prophétique des signes de Jésus consiste en ceci : la vie et la vue spirituelles qui sont attachées aux miracles physiques ne seront données dans la durée que lorsque Jésus sera glorifié et l'Esprit donné. Ainsi le miracle est un signe non seulement qualitativement (une action matérielle pointant vers une réalité spirituelle), mais aussi temporellement (ce qui arrive avant l'Heure prophétise ce qui arrivera après que l'Heure soit venue).  C'est pourquoi  les signes de Jésus ne se trouvent que dans la "livre des signes".

 

 

Les diverses réactions des hommes aux signes de Jésus

 

Les signes comme les paraboles ont un élément énigmatique qui divise les auditeurs :

- certains donnent la foi pour pénétrer cette énigme et parvenir à la révélation qui se trouve derrière le signe ou la parabole ;

- d'autres se cramponnent à un sens exclusivement matérialiste.

 

Quatre réactions : a et b sont insatisfaisantes, c et d sont satisfaisantes.

 

Insatisfaisantes :

a.         ceux qui refusent de regarder les signes avec foi : Caïphe (11,37), les gens qui refusent de venir à la lumière (3,19-20). Il eût mieux valu pour eux être physiquement aveugles (9,41; 15,22). Leur refus a été prévu par l'AT.

 

b.         ceux qui ne voient dans les signes que des prodiges et en Jésus qu'un faiseur de prodiges envoyé par Dieu. Jésus refuse régulièrement le genre de foi basé sur de tels signes (2,23-25; 3,2-3; 4,45-48; 7,3-7). Ce n'est pas la vraie foi (7,5).

            Pourquoi est-insatisfaisant ? Grundmann pense que seule la parole est la vraie base ; Haenchen semble plus près de la solution en distinguant les signes comme preuves du pouvoir divin de Jésus (tradi. utilisées par l'évangéliste) et les signes comme révélation du Père agissant à travers Jésus (thèse de l'évangéliste). Autrement dit, il n'est pas suffisant d'être impressionné par les miracles : il faut y voir une révélation de qui est Jésus et de son unité avec le Père.

 

Satisfaisantes :

c.         ceux qui voient la vraie signification des signes, qui croient en Jésus et connaissent qui il est et sa relation au Père.

Là culminent la plupart des miracles de Jésus (4,53; 6,69; 9,38; 11,40), et cette compréhension des signes permet au croyant de voir que Jésus est la manifestation de la gloire de Dieu (2,11).

En ce sens les erga de Jésus témoignent pour lui (5,36), et Jésus peut demander aux hommes de croire en ses erga (10,38 : non seulement les miracles accréditent Jésus, mais les erga manifestent l'unité P/F).  Lors du miracle de Lazare, Jésus remercie le Père pour ce signe qui va amener les gens à croire en lui, résurrection et vie (11,41-42).

Il y a d'ailleurs une gradation possible dans cette réaction satisfaisante (2,11 a grandi dans 6,60-71 et 14,5-12). La foi salvifique plénière en Jésus est un don de Dieu, qui, comme le don de l'Esprit, ne peut venir qu'après la résurrection (20,28).

 

d.         ceux qui croient en Jésus sans avoir vu de signes (20,29).

De tels disciples croient à la parole de ceux qui ont vécu avec Jésus (17,20).

Jésus les bénit et prie pour qu'ils voient sa gloire (17,24).

 

Il est oiseux de se demander si "ne pas voir de signes" est supérieur à "croire parce qu'on a vu des signes" (d>c), parce que la foi sans signes est devenue une nécessité dès qu'a cessé la période où Jésus faisait des signes. Jn n'exclut pas les miracles des Douze, et leur importance pour l'extension de la foi est suggérée en 14,12 (voir le v.13, où les œuvres du disciple sont mises en relation avec la glorification du Père par le Fils). Cependant, en parlant de la foi qui n'est pas en dépendance d'un signe miraculeux, Jn vise la situation de l'Église de son temps, où le sacrement a largement remplacé le miracle comme véhicule de la révélation symbolique.

 

 

 

Résumé personnel :

 

- Jésus lui-même parle de ses miracles en disant "erga".

- L'évangéliste parle des miracles de Jésus en disant "sèmeia", et il insiste par là sur l'aspect symb.  

- Sèmeia a aussi (comme erga) sa racine AT (Septante), surtout dans l'Exode et les actions prophétiques ; mais, alors que les actions prophétiques annonçaient seulement l'action future de Dieu, le sèmeion johannique de Jésus la contient. Il est donc signe non seulement qualitativement (une action matérielle pointant vers une réalité spirituelle), mais temporellement (ce qui est opéré avant l'Heure annonçant ce qui sera donné après l'Heure).

- Le sèmion johannique ne renvoie pas à l'intervention finale de Dieu ni à la deuxième venue de Jésus (eschatologie).     

- Le sèmeion johannique ne renvoie pas à des "dunameis", comme les syn. le font avant tout, comme preuves de l'arrivée du Royaume ou de la victoire sur Satn.

- La réaction au sèmeion de ceux qui y voient seulement un prodige et qui refusent la foi en Jésus n'est pas satisfaisante. La vraie réaction au sèmeion amène à la foi en ce qu'est Jésus et en sa relation au Père.

 

 

 

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