Elle n'était pas entrée au Carmel pour mourir si tôt, à vingt-six ans, mais quand le Seigneur est venu la chercher, elle était déjà bien libérée de toute attache, bien passée en Dieu, et déjà rendue conforme à l'image du Fils bien-aimé.
Pour elle, qui s'étaient toujours hâtée sur le chemin de Dieu, le Carmel n'a apporté qu'une hâte supplémentaire, un désir plus véhément encore d'imiter le Christ en tout son mystère, et une certitude nouvelle que les merveilles de Dieu était pour elle aussi.
Contrairement à la grande Thérèse, qui "a fait si longtemps à attendre son Seigneur", Élisabeth a brûlé sa vie d'un seul trait, et n'a jamais pris le temps de s'installer dans le moindre confort physique ou spirituel. Dès que le Maître lui découvrait un secret de sa parole, cette découverte devenait vie, effort, amour, comme si elle sentait que, pour elle, traîner serait un luxe, et hésiter, une trahison.
Avant même de savoir que la mort venait à sa rencontre, elle s'était déterminée à vivre chaque jour "plus haut que ce qui meurt". Là elle respirait l'air pur de sa liberté de fille de Dieu ; là rien ne pouvait la blesser des petitesses et des étroitesses de la vie commune ; là elle restait ardente pour la prière, libre de tout retour sur elle-même et "tout éveillée en sa foi".
En quelques mois elle était passée du chemisier à dentelle à la robe de bure, rigide comme sac, des soirées élégantes, où ses mains distillaient Beethoven et Brahms, au froid et au faux gothique du cloître de Dijon, des six heures de piano à rien du tout. Et toutes ces mutations n'avaient laissé en elle aucune amertume, aucune tristesse, aucune complaisance dans le passé perdu. Puisque tout entière elle s'était donnée à Jésus, elle n'avait plus rien à revendiquer, ni égards, ni exemptions, ni exceptions. Toute croix la ramenait plus près de son Seigneur, toute joie jaillissait en cantique, tout moment de louange anticipait le Sanctus éternel : comment n'aurait-elle pas saisi avec action de grâces, et aimé telle quelle, sans demi-mesure, cette vie quotidienne du Carmel qui lui permettait enfin de tout donner à son Époux ?
Jésus l'avait fascinée une fois pour toutes : comment s'arrêter à moins que lui ?
L'Esprit Saint la prenait dans son feu : qu'aurait-elle pu ambitionner que de lui livrer tout son temps, tous ses désirs, tout son être ?
Le Père aimait en elle l'image de son Fils : dès lors l'unique nécessaire était pour elle "d'aimer au point que rien ne l'empêche d'aimer" (Teresa), de faire bon visage à la souffrance devenue son lot, et par laquelle son Bien-aimé "la préparait lui-même à la gloire" ?
Élisabeth, tel était son nom : "mon Dieu est rassasiement".
Qu'elle vienne aujourd'hui contester les faims trop terrestres de notre cœur,
qu'elle nous communique fraternellement sa passion de la gloire,
et que sa prière nous obtienne de retrouver le bonheur de nous hâter vers Dieu.
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