Direction spirituelle par la prieure

1. Les faits

En droit, dans les Constitutions, au § 214, le principe général est énoncé :"elles sont filles de Dieu".

Mais on remarquera que les deux niveaux sont un peu mélangés, le niveau de l'autorité, et le niveau du conseil. Au niveau de l'autorité sont à rapporter les expressions suivantes : "restant sauve son autorité de décider et d'ordonner", "soumission volontaire", "obéissance active et responsable". Au niveau du conseil :"on les traitera avec respect", "chercher à les aider à suivre le chemin par où Dieu les conduit".

Noter que dans ce n°, la charge de direction spirituelle semble aller de soi. Il nous est dit simplement auparavant (210) que la prieure "est au service du dessein d'amour du Père sur les sœurs".

En fait cela ne va pas toujours de soi, et une certaine antinomie existe entre la confiance faite à une prieure et le changement de prieure, qui peut intervenir au bout de trois ans. L'autorité, dans la ligne du Concile, est bien tempérée par la confiance en la personne, mais le rôle de conseil, en quoi consiste principalement la direction spirituelle, n'est pas clairement distingué. De ce point de vue, une réflexion supplémentaire semble s'imposer ; et cela pose le problème, sur lequel nous reviendrons, de ce qui a été confié à une prieure, lorsque celle-ci est sortie de charge.

En fait la "direction" proprement spirituelle des sœurs, à savoir l'aide apportée à chacune, engagée dans les voies du Seigneur, n'est pas assurée dans tous les cas. I1 convient donc de se demander si cette direction est facultative, si elle est laissée à la libre discrétion de chaque sœur ou de chaque prieure, quelles sont les conditions à réaliser pour qu'une telle "direction" soit possible ou souhaitable, quelle manière est à mettre en œuvre là où cette direction est souhaitée, acceptée, ou possible.

Souvent la P. désire répondre sous cet angle à ce que le Seigneur lui demande, mais elle sent en face d'elle de la distance, voire de la méfiance ou tout du moins un manque d'appétit, qui ne lui sont pas imputables ; mais il arrive aussi qu'elle soit en partie responsable du manque d'attente qu'elle perçoit chez une sœur. Disons qu'il est souhaitable que la prieure puisse être conseillère spirituelle pour les sœurs de la communauté, et que son rôle d'autorité se double ou se complète d'un rôle de conseil. Mais les conditions pour cela ne sont pas toujours remplies, soit du fait de la prieure, soit du fait de la sœur.

Quand la direction spirituelle est assurée par ailleurs, p.ex. par un prêtre conseiller, cela permet, en général, une bonne relation avec la prieure, ne serait-ce qu'en donnant le résumé du bon travail qui s'accomplit avec le prêtre conseiller. Cela peut être fait en toute liberté et discrétion.

2. Les conditions

-  de la part de la prieure

a)            Elle doit "témoigner".

Donc être avec le Christ "depuis le début".

Témoigner d'une recherche personnelle du Christ de l'Évangile, d'une expérience de "réconfort" (au sens qu'a paraklèsis dans saint Paul :"Béni soit Dieu, père de NSJC, le père des compassions et Dieu de tout réconfort, qui nous réconforte dans toute notre tribulation, afin que, par le réconfort que nous recevons nous-mêmes de Dieu, nous puissions réconforter les autres en quelque tribulation que ce soit".( 2 Co 1,3-4)

Dans la ligne de ce texte, comprenons que c'est Dieu qui, dès le début, donnera tout . C'est dans la mesure où nous nous laissons réconforter par Dieu, dans la mesure où nous attendons de lui tout réconfort, que nous pourrons à notre tour écouter, comprendre, porter. Dieu, par son Esprit, nous donnera à la fois les mots à dire et la manière de les dire, ou il nous donnera une qualité de silence accueillant, de telle sorte que la sœur s'en aille toujours "réconfortée". Il nous faut procéder par mimétisme et revêtir peu à peu les sentiments de Dieu.

Témoigner par sa vie beaucoup plus que par les paroles. Les sœurs, en général, ne s'y trompent pas, et savent ce qu'elles peuvent attendre de leur sœur P.

b)                  Quand une sœur vient pour parler d'elle-même et de sa recherche de Dieu, l'argument d'autorité
n'est pas celui qu'on doit mettre en avant.

c)                                      De même il n'est pas bon que la prieure raconte sa vie ou ses expériences, ou essaie de mettre la sœur
dans sa poche, ou tente de se faire donner raison dans ses conflits avec d'autres sœurs, ou se laisse aller à des
confidences impliquant d'autres sœurs ou la communauté, ou le priorat précédent.

d)                  Cela suppose que la P. elle-même soit engagée sur une route évangélique qui la mène "de hauteur en
hauteur", de progrès en progrès, qu'elle soit, pour elle-même, prête à toutes les évaluations. Cela nécessite qu'elle
ait, elle aussi, un lieu de dialogue où elle puisse librement tout dire, tout échanger, tout peser au poids de la
charité.

e)                  Oser, parce que c'est son devoir.

Il ne peut être question, bien sûr, de forcer les consciences, d'obliger à des confidences. Il se peut aussi que, par son passé dans la communauté, ou par ses relations plus ou moins conflictuelles avec la sœur, la P. soit amenée à une grande prudence, mais dans bien des cas une sœur est reconnaissante envers la prieure qui a su proposer à temps son aide et son écoute ; dans bien des cas aussi une sœur reste déçue de n'avoir pas trouvé dans sa P. l'écoute qu'elle espérait.

f)             Cela pose les questions de la périodicité et de la régularité du dialogue un peu approfondi P/sœur.

Il semble que tous les mois soit une périodicité à laquelle on doit tendre. De toute façon il est bon que la P. tienne un petit répertoire et sache toujours où elle en est avec chaque sœur, même et y compris avec celles qui ont le dialogue plus difficile. Dès que l'on donne tant soit peu la parole aux sœurs, affleure le désir qu'elles ont d'être entendues pour elles-mêmes. C'est une revendication qui revient comme un leitmotiv dans toutes les visites pastorales. La P. n'est pas assurée à tout coup du bon accueil de la sœur, et il lui faut parfois du courage pour proposer, mais elle sera souvent surprise de la bonne grâce de telle ou telle sœur dont elle n'attendait plus rien, ou pas grand chose.

g)            II lui faut proposer, mais en même temps s'effacer.

S'effacer, parce qu'elle ne sait pas d'avance ni le chemin ni le rythme. Les épreuves sont à comprendre, non pas d'après un cas général où la personne serait vite enfermée, mais telles qu'elle les ressent et telles qu'elle les vit. Pour cela, il faut beaucoup écouter, et commencer par écouter beaucoup.

S'effacer devant l'œuvre du Saint Esprit, et travailler toujours en contrebas de cette œuvre. Lui seul sait "le chemin par lequel Dieu la conduit". La P. peut apercevoir et parfois pointer une constante, mais c'est avant tout la vie qui parle, et le vécu qui est important.

h)            La P. doit se souvenir que, même si c'est impossible, cela reste l'essentiel de sa tâche.

Même si la parole est impuissante, il lui reste l'exemple. "Elle les précède, les conduit et les accompagne"(210). Autrement dit, la P. doit passer devant, pour la prière et le service, et c'est souvent en la voyant vraiment passer devant que la sœur prend confiance.

i)              Mais à aucun moment la P., dans ce domaine, ne peut s'imposer, sous peine d'indisposer la sœur.

Le priorat, d'une part, ne donne pas tous les charismes, et, alors que l'autorité est liée à la nomination, la capacité de conseil n'est pas donnée obligatoirement à toutes les prieures par le seul fait qu'elles sont prieures. Par ailleurs, pour le dialogue de conseil, il faut être deux, et bien des impuissances ne sont pas du fait de la prieure et n'ont pas à être culpabilisées par elle.


 

 

- de la part de la sœur

a)             II faut que chaque sœur accepte le mystère christique et filial de l'obéissance.

Dans l'Église on obéit toujours à quelqu'un ; l'obéissance est toujours personnalisée. Et notre vœu d'obéissance nous fait un devoir au moins de rencontrer la P. de loin en loin. Il y a toujours un point ou un autre que l'on peut aborder avec elle, même si cela ne touche pas la direction spirituelle proprement dite. C'est une manière de reconnaître le mystère de l'obéissance dans le concret de la vie. Certaines sœurs ont l'impression que le dialogue sur la vie et l'itinéraire spirituels est conduit suffisamment ailleurs, p.ex. avec un prêtre conseiller. Même celles-là doivent faire bon accueil à la prieure et trouver le moyen de mener un dialogue constructif avec elle, qui ne s'impose jamais.

b)             Naturellement, il faut que chaque sœur sache se dire ce qu'elle attend de la prieure.

En tout cas qu'elle sache toujours se dire qu'elle attend de la prieure la possibilité de vivre, sans se faire d'illusions, le mystère de l'obéissance religieuse. Il se peut que la sœur n'attende pas ou ne puisse pas attendre d'elle autre chose, soit parce que les caractères sont trop différents, soit parce que le passé pèse trop lourd, soit parce que quelqu'un d'autre se charge du dialogue spirituel, soit enfin parce que la P. se dérobe devant une tâche qui la dépasse. Le meilleur moyen de ne pas vivre avec mauvaise conscience est de conscientiser loyalement ce qu'elle vit ou ne vit pas.

c)             Caricatures :

II existe des caricatures qu'il importe d'éliminer, p.ex. celle de la sœur qui "fait la grève" de la prieure durant toute une partie du triennat, ou l'oubli de la dimension d'obéissance, si clairement affirmée dans les intuitions de la Madre. Il n'est pas question de se forcer à aller très profond, mais de garder une relation normale avec la P., en lui apportant, p.ex., ce qui concerne la vie communautaire, le travail, les relations extérieures, le rayonnement du couvent, la formation permanente, l'Église locale, tel problème familial, etc. Si Dieu le veut, si la prieure, vieille ou plus jeune, a de l'expérience, la sœur souvent sera heureuse de pouvoir compter sur ses conseils, sa compréhension, son écoute bienveillante. Si dans un bon climat, on peut parler du Seigneur, le but est atteint, et tout le monde en sort grandi.

À vrai dire, pédagogiquement, mieux vaut souligner le devoir qu'a chacune d'entretenir un contact normal avec sa prieure, et souligner la chance que représente pour elle un dialogue en profondeur, quand il est possible; Ne disons pas "faute de grives on mange des merles" ;  mangeons plutôt les merles, puisque telle est la volonté de Dieu, et réjouissons nous si nous pouvons aussi manger de la grive.

3.       La manière

a)            L'écoute.

Écouter, c'est la règle d'or. La personne donne plus d'importance à sa parole qu'à la nôtre. Et la nôtre sera d'autant plus entendue qu'elle aura été attendue, et donc précédée par une patiente écoute. Les souffrances et les espérances demandent à être perçues comme la personne les ressent et les voit. Avant d'entendre notre réponse, la personne veut s'entendre poser les questions. La situation nous apparaît souvent sous un jour que la sœur ne connaît pas, et ce n'est pas forcément nous qui avons raison à tous coups.

Les choses importantes ne viennent pas toujours les premières, soit parce que la sœur éprouve le besoin de nous y préparer, soit qu'elle doive elle-même s'y familiariser. Les sœurs pourront nous paraître embourbées dans des problèmes qui nous semblent secondaires, mais le fait que ces questions viennent en premier est toujours révélateur, soit des désirs prioritaires de la sœur, soit de ses craintes.

b)             II faut résolument rester centrée sur la sœur, sur ses conflits et ses besoins.

Souvent il nous faut renoncer à répondre tout de suite, au risque de nous entendre répondre :"Non, ce n'est pas ça". Une réponse hâtive vient souvent de ce que nous enfermons la sœur dans une catégorie ou un personnage, dans l'idée que nous nous faisons d'elle. Il se peut qu'il y ait du vrai, parfois beaucoup de vrai, dans ce que nous pensons, mais rappelons-nous que la personne est toujours au-delà, toujours aimée et appelée au-delà par Dieu son Seigneur. Il faut donc faire une confiance raisonnable à notre propre intuition, surtout si elle peut s'appuyer sur un long passé, mais toujours être à même d'espérer et de revenir sur notre première impression ou sur notre première persuasion.


 

c)                   Parfois on aura la tentation de parler tout de suite,

de donner la solution qu'on entrevoit, ou qu'on voit clairement. Mais il vaut mieux que la sœur y vienne elle-même à son rythme, même si c'est plus tard et si elle nous semble piétiner. D'ailleurs souvent la solution qui nous brûle les lèvres viendra sur les siennes dix minutes plus tard, avec tout le poids d'une découverte personnelle, même si la qualité de notre écoute a facilité pour elle l'accès à une nouvelle vérité. Chacune a son rythme, pour les découvertes comme pour les résolutions, et c'est ce rythme que l'Esprit Saint nous fait découvrir et nous aide à respecter.

d)            La grande ennemie, c'est l'assurance et la certitude.

Nous courons en effet le danger de tout rapporter à notre propre expérience, et de tout mesurer à partir de notre propre volonté. Or il est bon que nous revenions sans cesse à l'école du réel, à l'écoute du réel. Souvent, au lieu de formuler tout de suite une réponse, il suffira de refléter ce qui vient d'être dit, sans se précipiter pour remplir les silences. Les silences sont nécessaires à la personne, quand ils ne sont pas oppressants, et en les interrompant trop tôt, on risque de court-circuiter la personne dans ce qu'elle voulait exprimer.

 

e)                    II est certain qu'en écoutant la personne, des constantes nous apparaissent,

qui ne sont pas forcément trompeuses. Mais il faut choisir le moment pour faire apparaître ces constantes. Il faut que cela aide la sœur et non pas que cela l'enferme. Que cela l'aide à mieux se connaître, et non pas à faire triompher notre perspicacité.

On se rend compte assez vite que telle ou telle tendance existe chez la personne, qui orienteront le dialogue, mais auxquelles on ne pourra remédier que partiellement ou pas du tout : tendances à se culpabiliser, ou au contraire à accuser, tendance à se faire donner raison, tendance à la superficialité, à rapetisser l'existence religieuse, à minimiser les motivations évangéliques, à majorer les relations familiales (tout le temps y passe), à revenir sans cesse sur le passé, à ne voir la vie communautaire que sous l'aspect du travail. Tendance à parler toujours, sans attendre ni demander de réponse ; tendance à parler longuement, à parler sans grande suite, d'après les enchaînements d'idées, obligeant celle qui écoute à refaire elle-même la logique ou la chronologie.

f)             Là intervient le rôle de la mémoire :

il faut, pour bien faire, tout garder en mémoire, mais ne le sortir qu'à bon escient, par exemple quand les choses, en s'accumulant, sont devenues des symptômes qui peuvent être éclairants pour la sœur. Dans le cas contraire, il vaut mieux garder pour soi une remarque qui serait pour la sœur source d'inquiétude ou d'enfermement.

g)            Cela pose aussi la question de la sainte Écriture : quand articuler la parole de Dieu ?

Il n'y a pas de règle formulable d'avance. En tout cas il ne faut pas que le désir qui nous vient de citer l'Écriture  nous empêche d'écouter auparavant la sœur pour elle-même. L'Écriture viendra bien pour reformuler, d'une manière sensible au cœur, une découverte faite par la sœur, ou pour l'aider dans une conversion qu'elle pressent comme nécessaire, ou pour lui montrer que sa prière rejoint celle d'un psalmiste ou de Jésus (comblant ainsi la solitude qui l'oppresse).

h)         Parfois la solution brûlera les lèvres de la prieure,

mais il vaudra mieux attendre que la sœur la découvre elle-même, ou qu'elle soit de plain pied avec cette solution. On sent bien, à certain moments, qu'il ne faut pas devancer l'Esprit Saint, lequel travaille toujours avec le temps. Ce qui doit nous guider, c'est, non pas toujours ce qui nous apparaît comme une évidence, mais le chemin que Dieu semble poursuivre dans la vie de la sœur, il lui faut parfois des années pour déchiffrer le nom que le Seigneur a inscrit sur son "caillou blanc"

i)             Quand on quitte la charge, quoi faire de tout ce qu'on a appris dans les dialogues ?

Emporter dans le silence et la prière tout ce qu'on sait par les confidences des sœurs. En cela est vrai l'adage qui dit : prieure une fois, prieure toujours.

Il sera bon de ne jamais faire allusion la première à une chose confiée à la prieure durant son priorat. Cela reste la possession de la sœur, et elle peut désirer que cela ne lui soit jamais rappelé, même sous couleur de l'aider.

j)             En tout état de cause, ce qui importe, c'est que chaque sœur dispose quelque part d'un lieu de

dialogue.

Avec la prieure, ou avec un conseiller ou une conseillère, mais un lieu où chacune puisse être écoutée, et regarder avec objectivité son vécu pour l'aligner sur l'Évangile de Jésus.

 

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