La Sagesse parmi les hommes

 

(Ba 3,9-15.32 ; 4,1-4)

 

 

 

Cadrage du texte

 

Le livre de Baruch, d'où est tirée la sixième lecture de la veillée pascale, n'a en réalité rien à voir avec le Baruch du VIe siècle, le secrétaire de Jérémie
(Jr 36) qui suivit son maître en Égypte après la ruine de Jérusalem en 587
(Jr 43,6). Tout comme on a attribué à Jérémie les Lamentations parce que, plus qu'aucun autre prophète, il avait vécu la détresse de son peuple, on a mis sous le patronage de l'écrivain Baruch plusieurs pièces très tardives (IIe ou Ier siècle avant J.-C) qui avaient trait aux épreuves et aux espérances d'Israël dispersé parmi les nations.

La structure actuelle du livre est aisément repérable. Après une introduction assez embarrassée (1,1-14), qui présente plusieurs anomalies historiques, se succèdent trois ensembles principaux, relevant de genres littéraires très différents :

1. Une prière psalmique de pénitence (1,15-3,8), avec confession des péchés et supplication. Très proche de la théologie de Dt 28-30, de Jérémie, et des prières d'Esdras et de Néhémie (Esd 9,6-15 ; Ne 1,5-11 ; 9,5-37), ce psaume des exilés s'apparente encore plus étroitement à Dn 9.

2. Un poème sapientiel : éloge de la Sagesse, identifiée à la Loi et apanage d'Israël (3,9 - 4,4). C'est de ce poème qu'est extraite notre lecture, aussi allons-nous y revenir dans un instant.

3. Un discours de consolation (4,5-5,9), où d'abord un prophète s'adresse au peuple pour lui reprocher d'avoir abandonné le Dieu éternel et attristé Jérusalem (4,5-9a). C'est ensuite Jérusalem elle-même qui, dans le style des Lamentations et du Deutéro-Isaïe, décrit les malheurs de ses fils (4,96-16), puis appelle ceux-ci à la conversion et à l'espérance (4,17-29). Enfin le prophète reprend la parole, en trois exhortations inspirées du Deutéro-Isaie et d'Is 60-62, pour annoncer à Jérusalem la fin de son deuil et de sa solitude : "Courage, Jérusalem, il te consolera, Celui qui t'a nommée (sienne)" (4,30-35) ; "Vois la joie qui te vient de Dieu : ils reviennent, tes fils qui étaient partis" (4,36-5,4) ; " Jérusalem, lève-toi, tiens-toi sur la hauteur, regarde vers l'Orient et vois tes enfants rassemblés par la voix du Saint" (5,5-9).

 

Analyse thématique

 

Revenons maintenant à loisir sur le poème sapientiel pour en dégager les principaux thèmes.

 

a) L'introduction (3,9-14) évoque à la fois les appels du Deutéronome
(Dt 4,1 ; 5,1), le thème jérémien de la Source d'eau vive (Jr 2,13 ; 17,13) et la tradition du Siracide (1,1-20) ;

 

b) Le corps du poème est constitué par une hymne à la Sagesse (3,15 - 4,1), dont le thème central est annoncé par la question solennelle de 3,15 : "Qui donc a découvert la demeure de la Sagesse, qui a pénétré jusqu'à ses trésors ?"

 

La réponse est d'abord négative (3,16-31) ; aucun homme n'a vraiment connu "la voie de la Sagesse" et "compris ses sentiers" : ni les grands de ce monde, ni les magnats de la finance, ni même les artistes, dont les œuvres périssent
(vv. 16-21). Les générations se succèdent sur terre sans que grandisse la sagesse des hommes ; et ceux qui font profession de la chercher, les penseurs des peuples les plus réputés pour leur science, doivent avouer finalement qu'ils ne l'ont pas trouvée (vv.22-23). Même les surhommes du temps jadis ont péri par leur folie : ils n'avaient pour eux que la force brutale (vv.26-25). Or la Sagesse ne se conquiert pas de haute lutte, et on ne peut non plus l'acheter à prix d'or (vv.29-30).

 

Cette première réponse, qui semble débouter d'avance toute prétention exagérée de la sagesse humaine, a paru nécessaire à l'auteur pour l'équilibre de son poème. Elle est omise dans notre lecture, qui ne pouvait s'allonger outre mesure, mais il est indispensable de la garder en mémoire si l'on veut interpréter authentiquement ce passage de Baruch dans une homélie ou une catéchèse. Remarquons aussi que cette réponse négative envisage la sagesse quasi uniquement au niveau de l'homme. Deux traits cependant amorcent déjà un changement de niveau : l'image de l'univers "élevé et sans mesure", "maison de Dieu" et "lieu de son domaine" (vv.24-25), et surtout l'idée que la voie de la science peut être enseignée par Dieu à ceux qu'il choisit (v.27).

 

La réponse positive va poursuivre dans cette ligne et nous fournir l'autre volet du diptyque (3,32 - 4,1). Cette sagesse inaccessible à l'homme, "Celui qui sait tout en connaît le chemin, il l'a découvert par son intelligence". L'œuvre créatrice et le pouvoir cosmique de Dieu (vv.32b-36) sont là pour attester que la Sagesse n'a pas de secret pour lui (vv.37a). Mais l'auteur n'en reste pas à cette affirmation de l'omniscience et de la toute-puissance de Dieu. Ce qu'il veut avant tout rappeler, c'est que Dieu a donné la Sagesse en partage au peuple d'Israël, parce qu'il est son serviteur et son bien-aimé (v. 37b). Et ce thème est précisé aussitôt par deux assertions qui marquent, du point de vue théologique, le sommet du poème :

- La Sagesse s'est manifestée sur la terre et a vécu parmi les hommes (3,38).

- Cette Sagesse s'identifie concrètement au Livre des préceptes de Dieu, la Loi, source de vie pour tous ceux qui s'y attachent (4,1). Nous sommes ainsi parvenus à un confluent théologique : la Sagesse, privilège de Dieu, se dit et se donne dans la Loi, privilège d'Israël (cf. Ps 119).

 

c) Le poème s'achève par trois versets d'exhortation (4,2-4) : puisque, par la Loi, Israël est introduit dans les secrets de Dieu, puisqu'il a reçu, par faveur, la révélation de ce qui Lui plaît, il lui reste à se convertir ("revenir", v. 2) et à marcher, à la lumière de cette Loi, vers la lumière définitive.

 

Éclairage latéral

 

La théologie de ce poème sapientiel est l'aboutissement d'une évolution assez longue, jalonnée par deux textes majeurs : Pr 8 et Jb 28 ; et on la retrouve dans le texte, sensiblement contemporain, de Si 24.

 

Déjà, au début du Ve siècle, le dernier en date des livrets de Proverbes
(Pr 1-9), après avoir présenté la Sagesse comme maître d'œuvre lors de la création, la montrait, sur la terre, en relation avec Dieu et avec les hommes : "J'étais dans les délices, jour après jour, jouant devant Lui en tout temps, jouant sur le sol de sa terre, et mes délices sont avec les fils d'homme" (8,31).

 

Quant au poème de Jb 28 sur la Sagesse inaccessible, il a été ajouté aux dialogues du livre de Job au plus tard dans le courant du IIIe siècle. Sans aucun doute, c'est l'une des sources bibliques utilisées par le poète de Ba 3. Le refrain des versets 12 et 20 : "Et la Sagesse, d'où sort-elle, et quel est le lieu de l'intelligence ?" souligne l'impuissance de l'homme à rejoindre le mystère caché par Dieu dans le monde. Ni la technique (vv.1-11) ni la richesse (vv.15-19) ne suffisent pour en trouver le chemin : seul Elohim a su où était la Sagesse, au moment de tout régler dans le monde avec poids et mesure (vv.24-25).

 

Au début du IIe siècle, Ben Sira revient à deux reprises sur la double relation de la Sagesse avec Dieu et avec les hommes, mais en prolongeant à chaque fois les intuitions de Pr 8. Aussitôt après son préambule, en 1,4-10, il affirme presque solennellement que Dieu, qui a créé la Sagesse avant toutes choses, l'a répandue sur toute chair et prodiguée à ceux qui l'aiment (cf. encore Si 43,33). Rien n'est dit encore, du moins explicitement, d'un privilège d'Israël.

 

Un peu plus loin, en 24,2-12, la Sagesse elle-même fait son propre éloge : sortie de la bouche du Très Haut, elle avait sa tente dans les cieux (préexistence auprès de Dieu), mais cherchait vainement sur la terre parmi les peuples un lieu de repos. "Alors il me commanda, le Créateur de toutes choses, celui qui m'a créée fit reposer ma tente, il me dit : En Jacob dresse ta tente, en Israël sois en héritage" (v.8). Dès lors la Sagesse s'est "établie en Sion", "enracinée dans le peuple glorifié" (vv.10-11). Voilà donc réalisée la relation avec les hommes ; mais cette fois le rôle privilégié du peuple de Dieu est mis en relief (cf.
Ps 147,19-20), et deux thèmes sont combinés : celui du don de la Sagesse aux hommes et celui de l'élection d'Israël.

Un dernier pas est franchi en 24,23 : "Tout cela (c'est-à-dire la Sagesse et son rôle), c'est le livre de l'Alliance du Dieu Très Haut, la Loi que nous a donnée Moïse". Et nous nous retrouvons de plain-pied avec notre texte de
Ba 4,1.

 

On mesure aisément tout le chemin parcouru depuis Jb 28. Alors que, pour l'auteur de ce poème, la route de la Sagesse était définitivement et tristement fermée à l'homme, Ba 3,37-38 affirme que l'homme atteindra la Sagesse si Dieu lui donne de la trouver, et qu'il suffit pour la découvrir de la chercher en Israël, puisque Dieu l'a donnée de fait, et sans retour, à son peuple bien-aimé. Il l'a offerte en des mots humains, porteurs à la fois de son amour et de sa volonté, de sa vie et de sa lumière.

Autres progrès théologiques : alors que la réflexion de Job se développe uniquement dans la sphère non historique de la description de la nature, le thème de la Sagesse est inséré par Ba 3 dans l'histoire du salut. Enfin le livre de Baruch identifie nettement Sagesse et Loi, comme le fait Ben Sira à la même époque, et comme le fera fréquemment la théologie rabbinique.

 

L'interprétation christique

 

À cette Sagesse de Dieu, ouvrière de la création, qui est venue vivre parmi les hommes, la théologie chrétienne a donné depuis longtemps un nom propre : Jésus Christ, Fils de Dieu. Il ne s'agit pas là d'une extrapolation indue ni d'une exagération allégorique, car cette identification du Christ avec la Sagesse divine non seulement se situe dans le droit fil de l'évolution théologique des livres sapientiaux, mais a été affirmée très nettement par le Nouveau Testament.

En Pr 8, Jb 28, Si 24 et Ba 3, la Sagesse personnifiée est présentée comme une réalité posée par Dieu avant le cosmos, qui a pris part mystérieusement à la création et qui garde, de ce fait, la prééminence sur toutes les œuvres de Dieu. Elle s'identifie avec les plans de Dieu, avec son haut domaine sur le monde, qui assure partout l'ordre et l'harmonie ; elle recherche l'intimité des hommes et vient habiter parmi eux pour prendre en charge leur destinée et leur rendre Dieu plus présent et plus proche.

L'auteur du livre de la Sagesse (environ 30 avant J.-C.) tente de préciser et d'enrichir cette figure de la Sagesse esquissée par ses prédécesseurs. Il souligne plus qu'eux son activité créatrice et s'applique à rattacher davantage encore la Sagesse à Dieu (7,25-26). Sans aller jusqu'à dire qu'elle possède l'essence divine en plénitude, il cherche à la situer dans le rayonnement direct de Dieu. En même temps il élargit au maximum le champ d'action de la Sagesse, au point que, dans tous les domaines, qu'il s'agisse du cosmos, de l'histoire ou du cœur de l'homme, son activité devient coextensive à celle de Dieu lui-même. Bien qu'ici ou là il parle de la Sagesse comme "donnée" ou "envoyée" (9,4.10), il ne la conçoit pas comme un intermédiaire assurant le contact entre Dieu et le monde, mais plutôt comme le symbole vivant de la présence agissante de Dieu.

 

En somme les textes sapientiaux, pris dans leur ensemble, nous laissent de la Sagesse une image complexe. Distincte de Dieu puisqu'elle vit avec Lui
(Sg 8,3), et réellement divine puisqu'elle est "une émanation de la gloire du Tout-Puissant" (Sg 7,25), la Sagesse manifeste à la fois la présence de Dieu dans le cosmos qu'il crée et qu'il gouverne, et l'intimité de Dieu avec les hommes tout au long de l'histoire. Mais, à ce niveau de la révélation, rien ne permet encore à un lecteur moderne de dire s'il s'agit d'une personnification, aussi poussée qu'on la suppose, ou d'une personne à proprement parler.

 

Les écrits johanniques vont apporter une grande clarté en reprenant pour le compte du Christ, Parole de Dieu et Fils en personne, ce que les sapientiaux affirmaient de la Sagesse. Plaçons en synopse les principaux parallèles :

 

La Sagesse existe auprès de Dieu dès le commencement
(Pr 8,22-23 ; Si 24,9 ; Sg 6,22).

Le Verbe est auprès du Père au commencement, avant que le monde existe (Jn 1,1 ; 17,5).

La Sagesse est une émanation de la gloire de Dieu (Sg 7,25).

Le Verbe incarné manifeste la gloire du Père (Jn 1,14 ; 8,50 ; 11,4 ; 17,5.22.24).

La Sagesse est le reflet de la lumière éternelle (Sg 7,26).

Jésus vient de Dieu qui est lumière (1 Jn 1,5).

La Sagesse éclaire le chemin des hommes (Pr 1,29).

Jésus est la lumière du monde et des hommes (Jn 1,4-5 ; 3,19 ; 8,12 ; 9,5 ; 12,46).

La Sagesse est préférable à toute autre lumière
(Sg 7,10.29).

Le Christ glorieux sera la lumière de la Cité définitive (Ap 21, 23).

La Sagesse vient du ciel pour demeurer parmi les hommes (Pr 8,31 ; Si 24,8 ; Ba 3,29.37 ; Sg 9,10. 16.17).

Le Fils de l'homme est descendu du ciel (Jn 1,14 ; 3,13.31 ; 6,38 ; 16,28).

La Sagesse se donne pour tâche d'enseigner aux hommes les choses d'en haut (Jb 11,6-7 ; Sg 9,16-18), la vérité (Pr 8,7 ; Sg 6,22), et ce qui plaît à Dieu (Sg 8,4 ; 9,9s).

Le Christ révèle les choses célestes (3,12), ce qu'il a entendu auprès du Père (3,11.32 ; 7,16 ; 8,26.40 ; 15,15 ; 17,18).

La Sagesse conduit à la vie
(Pr 4,13 ; 8,32-35 ; Si 4,12 ; Ba 4,1) et à l'immortalité
(Sg 6,18-19).

Celui qui écoute le Christ a la vie éternelle (Jn 5,24 ; 8,52 ; 10,28).

La Sagesse invite ses disciples à manger et à boire (Pr 9,2-5 ; Si 24, 19-21).

Le pain, l'eau et le vin symbolisent la révélation apportée par le Fils
(Jn 6,35.51ss ; 4,13-14).

La Sagesse crie par les rues
(Pr 1,20s ; 8,2s).

Le Christ crie dans les parvis du Temple (Jn 7,37s).

La venue de la Sagesse provoque un partage entre les hommes ; certains acceptent de chercher (Pr 8,17 ; Si 6,27 ;
Sg 6,12), d'autres cherchent trop tard (Pr 1,28 ; Sg 2,8).

Il faut accueillir le Christ avant qu'il soit trop tard (Jn 7,34 ; 8,21 ; 13,33).

 

Les synoptiques connaissent, eux aussi, des logia où Jésus s'identifie concrètement à la Sagesse qui appelle les hommes (cf. Mc 2,17 ; 10,24 ;
Lc 6,47). Ainsi le logion : "Venez à moi, vous tous qui peinez..." (Mt 11,28-30) fait écho à Pr 3,17 et Si 24,19 ; 51,23. Il suit d'ailleurs immédiatement le logion où Jésus se présente comme le révélateur du Père (Mt 11,25-27 ; Lc 10,21-22).

En Lc 21,15, le Christ promet de donner à ses disciples une sagesse à laquelle nul ne pourra résister. Et plusieurs versets établissent un parallèle frappant entre Jésus et la Sagesse (Lc 11,49 comparé à Mt 23,34 ; Mt 11,19 et Lc 7,35 ; Mt 12,42 et Lc 11,31). Enfin saint Paul appelle le Christ "Sagesse de Dieu" (1 Co 1,24) et le décrit sous les traits de la Sagesse créatrice en
Col 1,15-16, tandis que l'épître aux Hébreux reprend, à propos du Fils de Dieu, les deux métaphores de Sg 7,25-26 : "resplendissement de sa gloire et effigie de sa substance" (He 1,3).

 

Une lecture pascale

 

Si telle est la richesse christologique du thème de la Sagesse, on comprend que le texte de Ba 3 puisse s'inscrire dans la liturgie chrétienne de Pâques qui célèbre la geste de salut de Dieu pour son peuple.

Ce poème sapientiel rappelle tout d'abord plusieurs phases décisives du plan de Dieu : la création, et la joie que Dieu a enclose dans ses œuvres (3,32-35) ; le don de la Loi, qui doit être vie et lumière (4,1-4) ; l'exil et la dispersion d'Israël (3,10).

Le double témoignage que Dieu donne de lui-même par la création et la révélation fait l'objet du Ps 19, chanté après cette sixième lecture.

L'évocation de l'histoire sainte est complétée par une double exhortation morale : un appel à retrouver la Source de la Sagesse, la lumière des yeux et la paix (3,12-14) ; un appel à la conversion (4,2-4) : il est demandé à l'homme de reconnaître les limites de son pouvoir politique, de sa technique, de sa culture, ainsi que le leurre de la force militaire (3,16-31), pour s'ouvrir à une Sagesse que Dieu seul peut donner,

Enfin le thème de la Sagesse apparue parmi les hommes pour partager leur destin rappelle à l'assemblée chrétienne le sens ultime de ce plan de Dieu dont elle médite le déploiement dans l'histoire : opérer le salut du monde par le Verbe incarné, qui nous apportera non plus la Loi, mais la grâce et la vérité de Dieu.

 

 

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