Attentes du monde et renouveau monastique

 

       fr. Jean Lévêque, ocd

    Depuis quelques mois, après la période intense du Jubilé, nous sommes entrés dans le nouveau millénaire. Je voudrais "mettre à profit ce kaïros" du salut (Ep 5,16) pour évoquer, très librement, le renouveau auquel est appelée la vie monastique. Nous commencerons par rappeler quelques grandes solidarités qui nous unissent à la société contemporaine, puis divers réflexes suscités depuis quelques années par l'Esprit Saint dans nos monastères. Nous pourrons alors préciser plusieurs enjeux majeurs de notre renouveau, et aborder quelques thèmes souvent retenus comme axes de réflexion.

Les grandes solidarités

    La réflexion des communautés sur l'avènement du nouveau millénaire et les textes publiés sur ce thème ont apporté de nouvelles lumières sur la place de la vie monastique dans l'Église contemporaine, sur les attentes des chrétiens qui nous entourent et sur l'urgence, en chacun de nos monastères, d'une vraie dynamique communautaire.

    Si nous prenons un peu de recul, nous nous apercevons que nos recherches de ces dernières années s'inscrivent en fait dans une longue série de prises de conscience, réalisées surtout depuis Vatican II, et dont le point commun est l'idée de réinsertion.

    Les monastères de nos régions ont d'abord connu la réinsertion économique dans le monde contemporain, par le renoncement à une illusoire autarcie, le développement du travail rémunéré, l'affiliation à un régime de sécurité sociale, et l'entrée dans les circuits habituels de production et de distribution.

Est venu ensuite le renouveau liturgique de Vatican II. Nous prions maintenant, au moins en partie, dans la langue de tous; nous avons dû élargir notre esthétique musicale, et avec nos humbles moyens nous essayons de faire droit au désir exprimé par l'Église d'unifier autant qu'il est possible les assemblées célébrantes.

Parallèlement s'est poursuivie une sorte de réinsertion culturelle, puisque les monastères ont programmé encore plus intensément les ressourcements biblique et théologique, et qu'ils ont consenti un effort onéreux pour la formation des formatrices. L'usage des nouveaux médias et des moyens informatiques, rendu parfois nécessaire par la prise en charge de tâches mieux rémunérées, a modifié également la vie concrète des monastères et leur espace de silence. Çà et là l'évolution culturelle s'est traduite par des essais encore timides dans les domaines du langage des signes et du langage du corps.

Plus récemment, les nécessités de l'Église locale, en particulier les demandes des catéchètes, ont amené les monastères à envisager une certaine insertion pastorale dans la ligne du charisme de l'Ordre, sous la forme d'un accueil de petits groupes d'enfants ou de jeunes, pour qui le témoignage des contemplatives constitue un apport important. Nos monastères s'efforcent également d'offrir à des jeunes en recherche ou à des adultes un espace de solitude et de recueillement. Des demandes de plus en plus nombreuses sont adressées aux monastères concernant une aide spirituelle ponctuelle ou un accompagnement plus suivi, ce qui pose un double problème de temps disponible et de préparation spécifique.

Dans l'axe de ces réinsertions successives, une série d'événements récents, nationaux ou internationaux,  nous ont rappelé à quel point nous sommes immergés, malgré notre vocation au désert, dans un monde douloureux, "cassé", insécurisé, et combien nous restons solidaires de ses exodes et de ses interrogations. Dans le quotidien de notre monastère, nous partageons, à notre manière cachée, les mêmes épreuves et la même "passion" que beaucoup de personnes et de groupes dans le monde et dans l'Église, et nous sommes confrontés aux mêmes pauvretés: vieillissement, petit nombre, pénurie de cadres, précarité du gagne-pain, difficulté d'assurer les relèves, de transmettre l'héritage et d'apercevoir suffisamment tôt à quel endroit situer les audaces nécessaires.

Sur tous ces aspects de la réinsertion de nos monastères, la clarté s'est faite progressivement, et parfois douloureusement, dans les intelligences et dans les cœurs. Elle n'est pas totale et ne le sera jamais. Nous ne voyons pas d'avance les chemins de l'avenir, mais nous avons, pour le présent, suffisamment de lumière. Nous disposons d'analyses nombreuses et convergentes, et beaucoup de travaux récents, émanant des communautés, attestent une perception très riche du charisme monastique et un vrai consensus au niveau des convictions et des désirs. Ce n'est pas rien, et c'est même fondamental; mais nos saints nous ont habitués à nous défier du leurre collectif par lequel les choses bien pensées semblent parfois déjà vécues. Or une question très concrète demeure, qui rejoint chaque communauté: qu'allons-nous faire de la lumière?

Quatre réflexes

Le rappel des grandes solidarités qui unissent nos monastères au monde que Dieu aime et qu'il veut sauver a comme "ranimé dans les communautés la flamme du charisme" (1 Tm 1,6) et réveillé surtout quatre réflexes.

Tout d'abord le réflexe de l'espérance. Les moniales se doivent de compter sur Dieu au nom de ceux qui n'ont pas d'espérance, parce que chaque jour dans la prière elles expérimentent la fidélité du Seigneur. Une grande partie de l'aventure contemplative, comme la petite Thérèse l'a si bien montré, se traduit par un combat pour la confiance, et nous avons à le mener en solidarité avec "ceux que le Père nous a donnés", afin qu'eux aussi soient sanctifiés par l'espérance.

Notre espérance, comme celle de Job et celle de Joseph l'artisan, est parfois confrontée au silence de Dieu. À vrai dire, il nous arrive souvent d'habiller d'avance notre attente théologale de bien des désirs immédiats et impatients; mais nous ne pouvons pas contraindre Dieu à répondre par les dons que nous avons prévus. Nous sommes sûrs qu'il nous écoute et nous entend, mais il faut lui laisser le choix du moment et de la manière, et dans l'attente de son œuvre, il nous faut agir, décider et prévoir, selon la saine raison et les Béatitudes. Ce type d'espérance active représente une vraie conversion pour les communautés: il faut tout attendre de Dieu seul, mais en donnant ensemble généreusement tout ce que Dieu attend de nous.

Nous espérons ensemble contre toute espérance. Nous ne voyons pas toujours sur quelle assurance humaine  appuyer notre projet d'avenir, mais nous avons Quelqu'un en qui espérer, à qui nous confier, et c'est le Dieu qui s'est montré fidèle, qui aujourd'hui "se souvient de son amour", et qui demain devancera encore notre attente, car il ne peut se renier lui-même. Ce qu'il a fait garantit ce qu'il fera, et parce que notre espérance s'appuie sur le réalisme de Dieu et la folie de la Croix, nous sommes ramenés à l'aujourd'hui que Dieu aime, à l'aujourd'hui où il se manifeste, à l'aujourd'hui où nous lui disons ensemble notre amour.

Notre espérance n'est donc pas une peur de vivre, ni une méprise sur le projet de Dieu, ni un refus du devoir de créer; elle n'est pas une fuite vers l'avenir, mais une folie de confiance pour le présent, un oui courageux à la charité, "enraciné et fondé" dans la promesse du Père. 

Le deuxième réflexe que suscite l'Esprit, face aux mutations qui attendent l'Église, est celui de la pauvreté de cœur. À cause des grandes solidarités planétaires qui habitent maintenant les consciences, les sœurs se sentent le devoir de faire bon visage aux difficultés de la vie commune, aux imprévus du travail, aux inévitables ennuis de santé. La détresse des exclus, si proches parfois des monastères, appelle les sœurs à mieux accueillir leurs différences et à lâcher plus vite des habitudes qui isolent, des singularités inutiles ou des revendications mal dominées. Le même désir de suivre le Christ pauvre leur permet de s'ouvrir à des perspectives ou à des solutions inédites, spécialement en ce qui concerne la cohésion et le dynamisme de la communauté. Une nouvelle liberté grandit alors dans les cœurs, qui fortifie la capacité de commencer toujours.

La situation de l'Église, ressaisie à la lumière de l'Évangile, stimule aussi dans les monastères un troisième réflexe, celui de l'entraide, de la concertation et de la collaboration. Plus que jamais on fait appel aux ressources de toutes et on cherche à regrouper les forces pour un projet communautaire où chacune s'engage avec toute sa loyauté et le meilleur de ses aptitudes. Le lien se renforce entre la vie théologale et les formes très concrètes de l'engagement fraternel, et l'alliance passée avec Jésus Seigneur se traduit de plus en plus généreusement par une prise en compte du contrat fraternel qui lie chacune pour toujours à sa communauté. Ce progrès en qualité de la vie commune témoigne de l'ouverture des sœurs à une fidélité vraiment créatrice. D'une manière de plus en plus consciente, ce réalisme évangélique fournit à chacune un moyen privilégié pour s'approprier personnellement le charisme de l'Ordre, et de ce point de vue aussi la grâce du Jubilé a laissé des traces durables dans les cœurs.

    Quatrième conscientisation: la méditation en communauté de la Lettre aux catholiques de France, puis des textes majeurs du Jubilé, a déclenché comme un nouveau réflexe d'authenticité. Nos monastères se savent responsables dans l'Église d'un style de présence et d'un style de témoignage, et pour assurer la lisibilité de leur vie évangélique, les sœurs ressentent l'urgence d'une nouvelle vérité dans les choix, les attitudes et les engagements concrets. Un vrai retrait du monde, symbolisé de manière contemporaine, une vraie solitude, une réelle sobriété de vie et de besoins, un véritable espace contemplatif, un loyal élan du cœur pour la prière communautaire, une liturgie sans rivalités, où chacune s'efface derrière la louange et l'imploration de l'Église: tous ces désirs, qui affleurent si souvent dans les échanges des communautés, attestent que le Jubilé de la Rédemption s'est traduit dans nos monastères par un ressourcement sincère et courageux aux intuitions des fondateurs.

  Des enjeux anciens et nouveaux

    Ces défis lancés successivement par les mutations de notre société et ces lumières apportées par l'Église de Jésus viennent à point nommé relancer les efforts de nos communautés. Nos monastères ressentent tous le désir d'un nouveau dynamisme, car ce qui est en jeu, pour le début de ce millénaire, c'est à la fois:

-   notre aptitude à saisir l'urgence de l'heure,

-   notre aptitude à nous mobiliser communautairement,

- notre aptitude à offrir le témoignage d'une vie vraiment appelante pour de jeunes femmes contemporaines.

  L'urgence du "kaïros". Ce pourrait être un refrain désolant pour toutes celles qui ont fait face, depuis le Concile, à des mutations généreuses, et qui ne peuvent recréer à volonté des forces qui sont parties. Mais "la puissance du Très-Haut qui met son ombre sur nous" nous donne d'oser faire toutes choses nouvelles, en dépit de nos fatigues et de nos incertitudes. "Tant qu'il fait jour, disait Jésus, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé. La nuit vient, où nul ne peut travailler" (Jn 9,4). Nous ne baissons donc pas les bras, parce que la lumière est avec nous: "C'est le moment, l'heure est venue (elle est toujours là!) de sortir de notre sommeil. Revêtons-nous pour le combat de la lumière" (Rm 13,11).

L'essentiel de ce combat pour la lumière, de ce travail dans la lumière, consiste aujourd'hui à nous mobiliser communautairement. Il faut que les lumières, en communauté, deviennent décisions pour la vie, que le vrai devienne efficace, que le beau soit mis "en œuvres", sinon nous en resterions à l'esthétique, dans le cheminement contemplatif personnel comme dans l'exode de la communauté, et nous oublierions trop tôt notre vrai visage communautaire aperçu un instant "dans le miroir" de la Parole de Dieu (Ja 1,24).

Nous le savons par expérience depuis les premières ouvertures postconciliaires: il faut une longue patience et beaucoup d'abnégation pour obtenir un consensus communautaire, parce que la lumière est perçue différemment par chacune des sœurs; et la difficulté redouble dès qu'il s'agit de faire passer ce consensus dans un effort réel, programmé, régulièrement évalué et réadapté, constamment remotivé au niveau spirituel.

Il est onéreux également, pour la communauté, de revenir à l'essentiel en renonçant à des habitudes qui marquaient, en fait, un recul de l'esprit monastique. Par ailleurs l'expérience nous a montré aussi que seul le Seigneur peut donner à sa communauté assez de miséricorde et de fermeté fraternelle pour remédier à des situations ou à des porte-à-faux qui, à la longue, s'avèrent pour elle mortifères.

Nous en sommes maintenant persuadés: la dynamique qui épanouit et relance la communauté ne peut venir que de l'intérieur, par une courageuse soumission à l'Esprit. C'est le même Esprit de Jésus qui affermit, chez les sœurs, à la fois les grandes convictions de toujours et la volonté de se déterminer ensemble, "rien que pour aujourd'hui". Or les choix que nous avons à poser concernent avant tout notre espace de recueillement et de gratuité. Car il serait illusoire d'imaginer que l'on puisse vivre au monastère la vie commune sans un engagement clair et concret pour les valeurs contemplatives. "Sors, et tiens-toi dans la montagne devant Yahweh" (1 R 19,11): cette consigne de Dieu à son prophète demeure la norme première de tout effort et de toute conversion de la communauté.

Le sursaut du Jubilé nous ramène donc, au sein du peuple de Dieu, devant la grâce de notre propre appel et devant une tâche fraternelle qui doit sans retard mobiliser toutes les forces de la communauté.

C'est à ce prix seulement que notre témoignage sera appelant pour les jeunes femmes que le Seigneur destine à la vie monastique.

Les jeunes que l'Esprit continuera d'envoyer voudront trouver chez nous des options humbles et franches pour la prière, communautaire et personnelle, même s'il leur faudra du temps pour apprendre elles-mêmes à durer devant le Seigneur. Ce quotidien de la prière, où les sœurs s'épaulent dans leur fidélité, sera, à leurs yeux, le premier signe concret de l'insertion de leur monastère au cœur de l'Église missionnaire. 

Les jeunes viendront chercher au monastère une vie fraternelle simple, vraie, chaleureuse, exigeante mais sans crispations, une vie communautaire conscientisée et constructive, où elles pourront peu à peu guérir de leurs blessures, prendre leur dimension de femmes adultes et se donner sans retour au Seigneur et à la mission de l'Église. Issues d'un monde instable et inquiet, souvent plus sensibles et moins résistantes que leurs aînées, elles auront besoin de repères plus nets, et leur persévérance réclamera de la communauté des équilibres plus marqués:

- équilibre entre la vie de travail et le temps gratuit pour Dieu et les choses de Dieu,

- équilibre entre l'érémitisme et l'engagement communautaire,

- équilibre entre l'investissement liturgique et les capacités réelles de la communauté,

- équilibre entre la nécessaire cohésion de la communauté et les apports extérieurs.

Plus qu'autrefois également la communauté  devra assurer aux sœurs en formation, non pas, certes, un milieu sans aspérités ni contraintes, mais une suffisante sécurité affective, en les mettant courageusement à l'abri des agressions ou des pressions anormales, d'origine caractérielle.

Les jeunes s'adresseront à notre Ordre comme à une famille spirituelle adossée à l'expérience spirituelle de ses grands saints; et, au début de ce troisième millénaire, un effort supplémentaire devra sans doute être consenti pour aider les jeunes sœurs à s'imprégner en profondeur des richesses de notre charisme. Car ce sont elles, quand nous ne serons plus là, qui devront trouver de nouvelles routes pour leur Ordre, dans un monde aux évolutions de plus en plus rapides et imprévisibles.

Déjà les formatrices sont confrontées à la difficulté de transmettre aux plus jeunes le message spécifique dont l'Ordre est porteur. Il faut, en effet, le dégager de ses diverses gangues historiques et l'acculturer à notre monde, au monde de ces jeunes qui doivent, à leur tour, se l'approprier personnellement.

Dans toute la mesure du possible, la mission des formatrices devra s'appuyer sur un travail de réflexion des communautés et des congrégations:

- réflexion sur l'espace contemplatif offert réellement et garanti aux plus jeunes;

- réflexion dépassionnée, d'ordre sociologique, sur le fonctionnement ou la sclérose des structures conventuelles, sur les divers rôles, sur le style de gouvernement et d'animation des monastères, sur la répartition des charges, et  - là où il y en a - sur les élections, qui devraient être à chaque fois un sommet de la vie fraternelle;

- réflexion de niveau spirituel sur l'Exode actuel de nos communautés, sur les pauvretés qu'il nous faut, non pas subir, mais assumer. Non pas subir, car subir débilite et ne construit pas; assumer, au contraire, dans un projet communautaire vraiment évangélique. Il ne suffit pas, en effet, que notre vie communautaire soit cachée pour qu'elle soit évangélique; car on peut cacher, sans le vouloir, des misères qu'on laisse perdurer. Il faut qu'elle soit à la fois cachée et dense, cachée et donnée, cachée et transformée par l'amour; en un mot: cachée et authentique, comme du sel qui se laisserait constamment resaler (Mt 5,14);

- réflexion également, sobre et réaliste, nourrie de l'Évangile de Marie et des intuitions de nos grandes saintes, sur l'authenticité de la vie de femme au monastère, sur l'assomption des valeurs féminines dans l'aventure contemplative, sur la fécondité missionnaire de la vie au désert, mais également sur le recul toujours possible de la féminité, quand l'existence communautaire retombe au niveau du collectif. Que deviennent, en effet, au long des années, la compassion, la passion de faire vivre, la douceur des mains, du regard, des paroles, la capacité de tout recouvrir de silence, le souci de la beauté en Dieu et pour Dieu, quand la vie à vingt ou à cinquante perd de sa vigueur et de sa vigilance, quand le quotidien devient inorganique ou trop conflictuel? Plus que jamais, dans la vie monastique du nouveau millénaire, il nous faudra tabler sur les ressources de l'authentique amitié pour la guérison des cœurs et l'épanouissement de chacune dans l'axe de l'Alliance.

Résonances

J'aimerais maintenant, dans une dernière partie, faire écho à des thèmes qui, ces dernières années, ont été abordés avec insistance dans des sessions destinées aux moniales. Je le ferai en reprenant brièvement cinq mots qui m'ont paru plus denses: histoire, pauvreté, guérison, diversité, dynamisme.

Histoire

Chaque future moniale arrive au monastère avec son histoire, et l'un des bienfaits du noviciat et des années de formation sera de lui faire habiter son histoire, non pas pour qu'elle s'enlise dans propre archéologie, mais pour qu'elle reprenne cette histoire, malheureuse ou féconde, dans le projet d'Alliance que Jésus lui propose, au milieu de ses sœurs.

À un autre niveau, c'est la communauté qui se découvre toujours plus comme porteuse d'une tradition, d'un charisme qui résiste au temps. La fierté légitime de notre histoire monastique, fierté forcément humble, doit à la fois conforter notre sentiment d'appartenance à une vraie famille spirituelle, et nous aider à assumer, dans le présent, la créativité qui nous incombe.

Plus concrètement encore, l'histoire de la communauté, sur vingt, trente ou soixante ans, se reflète dans les visages, les fatigues ou les enthousiasmes des sœurs qui prient et vivent côte à côte. La relecture de cette histoire communautaire, à la lumière de la Parole de Dieu, peut aider puissamment à relativiser les tensions du présent, à donner cohérence aux projets de la communauté, à accueillir les jeunes sœurs avec leur soif d'authenticité et de renouveau. Souvent, d'ailleurs, il s'agira beaucoup moins d'une relecture du passé que d'une lecture directe, prophétique, "pneumatique", du dessein de Dieu qui se manifeste dans l'aujourd'hui de la communauté.

Pauvreté

C'est le même mot, "pauvreté", qui désigne le manque, parfois douloureux ou désespérant, et l'attitude de cœur réclamée par Jésus. Quand nous disons "pauvreté", nous voyons, nous chrétiens, comme en surimpression, une indigence et une béatitude; mais c'est la béatitude qui donne le sens: nous sommes bienheureux, non parce que nous sentons le manque, mais parce que déjà nous possédons le Royaume. Et si nous pouvons dire, avec l'Église servante, que nos pauvretés deviennent richesse, ce n'est pas par une sorte d'alchimie du paradoxe, mais parce que réellement, dans le réel de la grâce, nous tenons déjà, en Jésus Christ, la vie, la vérité, et le chemin pour en vivre.

Il n'est donc pas question de canoniser des manques, ni chez les jeunes ni dans la communauté, mais d'assumer et de dépasser ces manques par le dynamisme d'un bonheur "déjà là", à portée de prière, à portée d'espérance, à portée d'effort fraternel.

Guérison

Parfois, dans nos réflexions ou nos échanges, nous en venons à nommer les blessures de notre monde ou de notre Église, celles de nos communautés, celles des jeunes qui nous fréquentent, et également nos cicatrices personnelles.

Souvent, dans la vie communautaire, les blessures demeurent à l'état brut, à l'état vif. Malgré nous elles s'additionnent et s'exacerbent mutuellement: je deviens blessante parce que je suis blessée. Mais en réalité, replacées dans la lumière de l'Évangile,  les blessures peuvent rester un lieu d'espérance, parce que l'amour de Dieu nous y rejoint sans cesse:

"Si je passe au ravin de la mort, je ne crains aucun mal;

  ton bâton, ta houlette sont là, qui me confortent" (Ps 23,4)

Aussi profond que s'enracine notre souffrance, un amour "plus grand" est déjà là (1 Jn 3,20); une Alliance demeure, que Dieu ne reprend jamais: "Si je me couche en Sheol, te voici!" (Ps 139,8). Rien ne surprend jamais Dieu, et aucune inertie ne l'arrête; le Psalmiste le lui a bien dit: "D'un cœur brisé, broyé, tu n'as pas de mépris" (Ps 51,19).

De même que nos blessures, présentées humblement au Seigneur, deviennent comme un nid pour sa miséricorde, elles demandent à être reprises, intégrées, et peu à peu guéries, dans l'alliance fraternelle. Mais il n'y a pas de processus de guérison sans travail de lumière. C'est pourquoi la communauté doit soumettre constamment ses blessures, anciennes ou récentes, au rayonnement de la Parole de Dieu. C'est cette guérison progressive par la vérité qui fait de la communauté, malgré ses limites, un lieu de vie où il est possible de renaître, un lieu d'écoute où l'on ose risquer une parole, un relais authentique pour les blessés qui viennent à elle.

Diversité

Nous n'aurons jamais fini d'explorer et de vivre le mystère de la Pentecôte. Ce jour-là, Dieu est venu au-devant d'une Babel des cultures - celles des peuples représentés à Jérusalem - par la proclamation de l'unique message de la Résurrection; et l'unique lumière du Ressuscité s'est réfractée et traduite dans la diversité des langues de feu.

Face aux mutations que nous vivons en solidarité avec l'Église, ou même dans le concret de la vie fraternelle, nous sommes obligés d'avouer que nous avons peur de nos différences. Elle nous apparaissent souvent comme une menace, parce que nous ne savons pas encore les habiter. Certes, si je revendique ma différence, je ne construis rien, et en laissant libre cours à ma volonté de puissance, je me rends impropre à la construction et je deviens peu à peu pierre morte. Une différence revendiquée par une sœur n'est pas habitable par les autres. Mais si chacune vit humblement sa différence, les autres peuvent plus facilement y reconnaître un don de l'Esprit à la communauté.

Tant que la vie communautaire était bâtie sur un modèle de stabilité et de sécurité, il apparaissait comme nécessaire de réduire les différences. Maintenant que le Concile nous a invités à édifier les communautés sur un modèle dynamique,  beaucoup de différences (pas toutes!) peuvent demeurer côte à côte et se valoriser mutuellement. Aujourd'hui comme à la Pentecôte, les diversités appellent l'amour et vérifient l'amour. Plus nous avancerons dans le XXIe siècle, plus notre unité communautaire sera à base de pluralisme et de complémentarité, ce qui supposera, évidemment, que les valeurs fondamentales et les objectifs de la communauté soient de plus en plus clairs, pertinents et acceptés.

Quand les sœurs parviendront à mettre leurs diversités au service d'un projet fraternel, la communauté tout entière sera par le fait même plus largement appelante, parce qu'elle offrira une palette de "modèles" plus riche et plus nuancée.

Dynamique communautaire

À bien des reprises nous nous sommes sentis appelés, durant le Jubilé, à une conversion personnelle, et en particulier à ce "changement de mentalité" que Paul relie directement au "culte spirituel que nous avons à rendre" (Rm 12,2-3). Mais plus encore que cette exigence de la métanoia, ce qui a traversé et parfois envahi le champ de nos réflexions, c'est l'urgence d'un véritable dynamique communautaire.

En effet, au XXIe siècle plus encore qu'au précédent, la communauté des sœurs réunies par la fascination d'un même charisme et par l'appel du même Seigneur sera tout à la fois un lieu d'illumination, un lieu de guérison, un lieu où vivre et célébrer l'Alliance, un lieu de croissance et un lieu de témoignage.

Lieu d'illumination, où la Parole de Dieu sera au cœur de tous les discernements. Quand les sœurs ont leurs racines et leur assise dans l'amour et que la dynamique communautaire est devenue une réalité, c'est alors qu'elles "reçoivent la force de comprendre", ensemble, "avec tous les saintes (les baptisées)", les dimensions du mystère du Christ (E 3,17s). Quand elles se conduisent ensemble "en enfants de lumière", elles peuvent "discerner ce qui plaît au Seigneur" (E 5,15s). Mais il faut qu'elles prennent les moyens de se mettre en communauté à l'écoute de la Parole.

Aujourd'hui encore, en ce temps d'incertitudes, le Père de la gloire veut donner à sa communauté "une grâce spirituelle de sagesse et de révélation"; il veut illuminer chez toutes "les yeux du cœur", pour que toutes découvrent quelle espérance est liée à leur premier appel (Ep 5,17s).

La communauté, dans la force de l'Esprit, doit devenir aussi un lieu de guérison. Le Christ nous presse d'amor­cer ou de poursuivre une vraie purification de la mémoire communautaire, d'abandonner résolument les souvenirs négatifs et les jugements sans appel qui découragent et paralysent.

Quand  la communauté travaille ainsi à guérir sa propre mémoire et qu'elle s'ouvre à la joie du pardon, un espace de liberté grandit, où les sœurs se sentent le droit d'être elles-mêmes et trouvent la paix et l'accueil nécessaires pour guérir de leurs propres blessures. 

La communauté telle qu'elle est, avec ses misères et son espérance, est aussi le lieu où l'on vit et célèbre l'Alliance, l'Alliance passée avec le Christ, dont la gloire habite déjà notre terre, "même s'il nous faut encore quelque temps être affligés par diverses épreuves" (1 P 1,7), l'Alliance qui à chaque eucharistie rassemble les sœurs dans l'unité, les plus solides comme les plus fragiles, toutes cheminantes, toutes réconciliées par le même Seigneur, toutes vouées à la gloire de Dieu par le salut du monde.

À chaque sœur la communauté offre un lieu de croissance dans la liberté et le don d'elle-même; et cela se vérifie non seulement pour les sœurs qui vivent l'enthousiasme des commencements, mais aussi pour celles qui se sen­tent à certains jours accablées par le poids du jour et de la chaleur, qui sont contraintes à un réalisme très purifiant, ou qui luttent à l'intime d'elles-mêmes contre les premiers tassements de l'existence. L'aisance filiale dans la maison du Père peut grandir en chacune, même quand les pauvretés s'accumulent autour d'elle, parce que la liberté accompagne toujours la présence de l'Esprit. Même quand le service risquerait pour elle de devenir servitude, même quand le souci de l'avenir ou du présent la tenaille certains soirs jusqu'à l'angoisse, la moniale peut s'en remettre à cet Esprit qui vient du cœur de Dieu, qui la promeut comme fille de Dieu dans le Fils unique, et qui éloigne d'elle toute crainte (Rm 8,15). Et comme tous les grands moments de la vie en Esprit sont des étapes majeures de la charité, plus l'Esprit la visite dans la solitude, plus elle se hâte vers la solitude de ses sœurs.

La communauté, enfin, au cœur de l'Église et en solidarité avec le monde que Dieu aime, est le lieu du témoignage rendu à Celui qui fait aujourd'hui toutes choses nouvelles et qui appelle aujourd'hui son peuple au désert pour lui parler au cœur.

 Même dans un monde où les repères changent et où l'engagement à vie devient problématique, ce témoignage des monastères peut fort bien rester lisible et attirant, mais à deux conditions. La première est souvent évoquée dans les chapitres et les noviciats: c'est l'union des cœurs. La seconde apparaît plus timidement dans les débats et les échanges. Elle est modeste, mais essentielle aussi, et si bien mise en relief dans notre tradition: c'est que chaque moniale demeure ou redevienne une femme de silence.

 

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