La prière "Toutou charin" (Ep 3,14-21)

 

 

Texte :

 

14.       À cause de cela, je fléchis mes genoux devant le Père,

15.       de qui toute lignée aux cieux et sur la terre tire son nom :

 

16.       (afin) qu'Il vous donne, selon la richesse de sa gloire,

d'être puissamment fortifiés par son Esprit en vue de l'homme intérieur ;

17.       que le Christ  habite par la foi dans votre cœur,

enracinés et fondés dans l'amour,

 

18.                   afin que vous ayez la force de comprendre avec tous les saints

                        ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur,

19.                   et de connaître l'amour du Christ, qui surpasse la connaissance,

                                   afin que vous soyez remplis "vers" toute la plénitude de Dieu.

 

 

20.       À Celui qui peut faire bien au-delà de ce nous demandons et pensons,

selon la puissance qui agit en nous,

21.       à Lui la gloire dans l'Église et en Christ Jésus

             pour toutes les générations du siècle des siècles ! Amen.

 

 

 

Place :           

 

Toute la première partie de l'épitre (1,3 – 3,21) est doctrinale, selon l'habitude de Paul. Elle concerne le "mystère" de l'appel des païens à faire partie de l'unique corps du Christ. Elle comprend les six éléments suivants :

 

         Une louange de Dieu pour sa bénédiction de Dieu et son plan de salut (1,3-14) ;

         Une prière de Paul pour que les Éphésiens connaissent l'espoir qui leur est ouvert par le triomphe du Christ (1,15-23) ;

         La puissance de Dieu à l'œuvre dans les chrétiens de la gentilité (2,1-22) :

- ceux qui par leurs fautes étaient morts ont été vivifiés et, dans le Christ, transposés au ciel (2,1-10),

(gratuité du salut dans le Christ )

- ceux qui étaient "loin" sont devenus "près"; ils sont devenus le temple de Dieu (2,11-22),

(réconciliation des Juifs et des païens entre eux et avec Dieu)

         Paul ministre du "mystère" du Christ (3,1-13) ;

         Prière de Paul pour que les croyants accèdent à une pleine connaissance de l'amour du Christ

                                                                                                                                 (3,14-19) ;

         Doxologie :  (3,20-21).    

 

La prière que nous étudions (5°) occupe donc la fin de cette première partie[1], et elle a été précédée d'une première prière, aux versets 15-23.

 

Structure :

 

Les versets 20 et 21 étant une doxologie qui conclut la première partie, doctrinale, de l'épitre, nous pouvons les laisser provisoirement de côté, et centrer d'abord notre attention sur la prière (d'intercession) proprement dite (14-20).

Nous remarquons aisément les trois "afin que". Ou bien ils sont tous trois sur le même plan, et tous trois reliés directement à "je fléchis les genoux"; ou bien les trois sont emboîtés, chacun dépendant directement de ce qui précède. Cette possibilité semble la plus plausible.

 

1.    afin qu'il vous donne           - d'être armés de puissance par son Esprit

- que le Christ habite en vos cœurs

(vous qui êtes enracinés et fondés dans l'amour)

 

2.                     afin que vous receviez la force  - de comprendre

                                                                       - de connaître

 

3.                                 afin que vous soyez remplis "vers" toute la plénitude de Dieu

 

 

En grec :         1.   hina dôi                 - krataiothènai

            - katoikèsai

                       (en agapèi errizôménoi)   ptc.

 

                                   2.  hina exischusète    - katalabesthai

                                                                     - gnônai

                                               3.  hina plèrôthète

 

 

Verset 14 :  "À cause de cela, je fléchis les (mes) genoux devant le Père"

           Toutou charin kamptô ta gonata mou pros ton patera

 

Les deux versets d'introduction de cette prière (14s) sonnent déjà très solennel, et donnent tout son poids à la prière qui suit. Deux attitudes de Paul disent déjà toute sa prière : fléchir les genoux et s'adresser au Père, avant tout, ici, comme puissance de salut.

 

"à cause de cela" : c'est la reprise de la même expression du v.3,1. Dès ce moment-là une prière était venue sur les lèvres de Paul, mais il l'avait interrompue brusquement, pour rappeler aux Ephésiens comment il était devenu le ministre du "mystère" du Christ. Donc cet "à cause de cela" ne renvoie pas tellement à ce qui vient d'être dit au v.12 ni au passage v.2-12 tout entier, mais bien à tout ce qui précédait le ch.3, à savoir la gratuité du salut des païens, et la mission confiée à Paul d'être ministre du "mystère", c'est-à-dire du plan universel de salut, longtemps caché et maintenant dévoilé dans le Christ.

 

"je fléchis[2] les genoux" (kamptô ta gonata mou) : l'expression se retrouve trois fois dans Paul[3] ;

Rm 11,4, qui cite la parole de Yhwh en 1 Rg 19,18 :"Je me suis réservé 7000 hommes qui n'ont pas fléchi le genou devant Baal";

Rm 14,11, qui cite Is 45,23 :"Par ma vie, tout genou fléchira devant moi, et toute langue rendra gloire à Dieu";

Ph 2,10 (qui peut renvoyer à l'un de ces deux textes) :"afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse".

 

"devant le Père" (pros ton patera) : ici sans complément (comme en Col 1,12; 2,18), mais il est déterminé par toute une proposition. C'est le Père qui est invoqué, mais pas le "démiurge" ; de même c'est à lui que sont attribués les actes de salut. Le Père est créateur de tout (3,9), le Dieu de Jésus Christ (1,17) et le Dieu qui fait grâce par amour (2,4) ; Il veut restaurer l'univers par le Christ (1,20-22) et accomplir son œuvre dans l'Église. 

 

 

Verset 15 : "de qui toute lignée au ciel et sur la terre tire son nom";

        ex hou pasa patria en ouranois kai épi gès onomazetai.

 

lignée (patria) : Paul emprunte ce mot aux LXX, où son sens n'est pas des plus clairs. Il peut désigner :

1)        la parenté, la race (Ex 12,3; Nb 32,28; Jdt 8,12.18; Tob 5,2) ;

2)   le peuple, la tribu entière, la nation (Ps 22,28; 95,7; Jer 25,9; Ez 20,32 Th; cf. Act 3,25;     Pindare 8e Pyth.8,32; Hdt 1,200)

3)      le clan, l'ensemble de plusieurs familles (Ex 6,17.19), la lignée (cf. Lc 2,4 :"Joseph … monta en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, parce qu'il était de la maison et de la lignée de David".

 

Par "peuple" ou "famille" ou "lignée" du ciel, Paul entend probablement les divers ordres ou familles d'anges, qui sont également présupposées par des textes comme 1 Henoch 69,3; 71,1; 106,5. Dans le rabbinisme, le monde angélique est parfois appelé "famille d'en haut", par opposition à Israël ou aux autres peuples, qui sont la "famille d'en bas"[4].

 

Le français "Père/lignée" ne permet pas de rendre le jeu de mots grec "patèr/patria".

 

Pourquoi, dans notre contexte, Dieu est-il désigné si expressément comme le Père, à qui se réfère toute lignée, terrestre ou céleste ? Manifestement pour le même motif qui l'a fait désigner en 3,9 comme créateur : pour prévenir une méprise gnostique. La prière de Paul s'adresse au Dieu qui est Père de tous. Tout ce qui existe d'êtres pensants, au ciel et sur la terre, tous les hommes et les anges groupés en différentes lignées (patriai), regardent vers Lui comme vers leur Père. Il est donc père non seulement en tant que rédempteur, mais également en tant que créateur (ce que niaient certains gnostiques). Il n'y a pas d'un côté le démiurge (créateur du monde), et de l'autre le Dieu des Juifs, le Rédempteur de l'histoire ; il n'y a qu'un seul et même Dieu Père, de qui les anges eux-mêmes tiennent leur existence.

Ce n'est là, pour Paul, qu'une remarque en passant ; toutefois il faut noter ce soin qu'il prend de se prémunir contre une interprétation gnostique[5] de ses paroles.

 

 

Verset 16 : "afin qu'il vous donne, selon la richesse de sa gloire,

                   d'être puissamment fortifiés par son Esprit en vue de l'homme intérieur",

                   hina dôi humin kata to ploutos tès doxès autou

                   dunamei krataiôthènai dia tou pneumatos autou eis ton ésô anthrôpon,

 

Ce "afin qu'il vous donne" du v.16 est à rapprocher de la même expression employée en 1,17 :"Daigne le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de la gloire, vous donner un esprit (une grâce spirituelle) de sagesse et de révélation, qui vous le fasse vraiment connaître !" Dans ce texte de 1,17, le don est présenté comme venant du "Père de la gloire". De même ici Paul fait allusion à "la richesse de sa gloire"(que l'on peut comprendre, à la manière hébraïque :"sa richesse glorieuse"). Elle est la source et la norme de ses dons ("selon"). Ce que Paul demande pour ses chrétiens venus de la gentilité viendra de la gloire (cf.1,18; Col 1,11), c'est-à-dire de l'éclat et de la puissance de Dieu, et correspondra à cet éclat et à cette majesté. Ce sera en quelque sorte une parcelle de force et de lumière venue de sa plénitude.

La première demande de l'Apôtre est que Dieu rende les chrétiens "puissants" (dunamei krataiothènai : littéralement "qu'ils soient fortifiés en dynamisme", ou "que leur pouvoir se fortifie"). La force de Dieu qui agit dans les chrétiens est l'Esprit Saint, qui accompagne le kérygme (1 Th 1,5; 1 Co 2,4) et le baptême (1 Co 12,13; Ep 1,13). Encore trop faibles, les croyants doivent être fortifiés par l'Esprit qui déjà les a marqués de son sceau (1,13). Le v.3,18 insistera sur ce don de force[6].

À la place de cette formule du v.16, Paul aurait pu écrire, comme en Col 1,11 :"dynamisés en (total) dynamisme" (dunamei dunamousthai), ou, comme en Ep 6,10 : "rendez-vous puissants" (endunamousthe)[7].

 

Mais en quel sens vont-ils être fortifiés ? – vers/dans l'homme intérieur (eis ton esô anthrôpon).

L'histoire de cette image est encore obscure. L'expression désignait, selon la terminologie platonicienne, la partie de l'homme capable de pensée et de souci moral. Mais "l'homme intérieur" désigne plutôt l'homme (total) tourné vers l'intérieur ; c'est quelque chose qui est implanté en l'homme depuis toujours et qui grandit ; c'est l'homme lui-même, l'homme tout entier, en tant qu'il développe les mystérieuses virtualités de son être.

Ici il faudrait comparer, pour saint Paul  :

 

         En Rm 7,22, l'homme intérieur, c'est l'homme en tant que créature, toujours en lutte avec cet autre qui est asservi à la loi du péché. En ce sens "l'homme intérieur" n'a pas d'existence par lui-même ; il n'est pas isolable de l'autre. Il faut les deux pour faire un homme réel ; les deux sont, pour ainsi dire, des concepts théologiques[8].

 

         Dans d'autres textes, l'homme intérieur, c'est l'homme nouveau, celui qui a été recréé au baptême.

Ainsi en Col 3,9 Paul nous dit :"Vous vous êtes dépouillés du vieil homme avec ses agissements, et vous avez revêtu le nouveau, celui qui s'achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l'image de son Créateur".

En Ep 4,24, il est question de "revêtir l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité", cet homme nouveau toujours menacé par la chair (sarx), mais constamment protégé par l'Esprit qui l'a créé.

Et en Ga 5,16, on lit :"Laissez-vous mener par l'Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise de la sarx".

D'après 2 Co 4,16 l'homme intérieur progresse en gloire à travers la souffrance, pendant que le vieil homme se désagrège :"Encore que l'homme extérieur s'en aille en  ruines, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour. Oui, la légère tribulation d'un moment nous prépare, bien au-delà de toute mesure, une masse éternelle de gloire".[9]

 

Saint Paul prie donc pour que cet homme (intérieur) créé et conservé par l'Esprit, cet homme spirituel, se fortifie. Mais qu'est-ce qui va le fortifier ? – l'Esprit justement, l'Esprit Saint  qui a suscité cet être nouveau, qui pourvoit à sa vie, et qui le renouvelle sans cesse dans l'unité spirituelle de l'Église[10].

Il s'agit donc, pour Dieu, de fortifier par l'Esprit Saint, cet homme intérieur, nouveau, caché, qui n'est pas une partie de nous-mêmes, mais qui est nous-mêmes en tant que baptisés, portés par l'Esprit et pénétrés par lui. Pour cela Dieu fait habiter le Christ en notre cœur.

 

 

Verset 17 :"que le Christ habite par la foi en votre cœur,

        enracinés et fondés dans l'amour",

        katoikèsai ton Christon dia tès pisteôs en tais kardiais humôn,

        en agapèi errizomenoi kai tethemeliômenoi,

 

"habiter" (katoikèsai)                        C'est la deuxième demande de Paul. "Habiter" (katoikèsai) est une sorte d'apposition, qui explique "être fortifiés". Fortifier le chrétien, c'est (cela consiste en) laisser habiter le Christ en lui.

 

Nous trouvons également associées les deux personnes divines, l'Esprit et "le Christ en nous", dans le texte de Rm 8,9-10 :"Qui n'a pas l'Esprit du Christ ne lui appartient pas, mais si le Christ est en vous, bien que le corps soit mort déjà en raison du péché, l'esprit est vie en raison de la justice". D'ailleurs le verbe "habiter" est aussi employé pour l'Esprit (Rm 8,9.11).

Mais il faut souligner le progrès que l'on repère entre Rm et Ep :

- dans Rm 8,10 (comme dans Ga 2,20 qui lui est parallèle), il est question de l'habitation du Christ inaugurée au baptême (face passive) ;

- dans le texte d'Ep l'accent est mis sur le renouvellement constant de cette présence du Christ, sur notre responsabilité devant le Christ présent en nous, et qui vient habiter en nous de plus en plus (face active de l'habitation).

 

Par quel moyen laissons-nous grandir le Christ en nous, par quel moyen le Christ fait-il de nous son habitation ? – par la foi. C'est dans le cœur du croyant, où habite le Christ, que l'Esprit va travailler puissamment, avec force, pour développer l'homme intérieur.

Et nous remarquons dans notre phrase un triple voisinage, une triple parenté théologique :

 

1. Voisinage entre l'action de l'Esprit de Dieu, qui fortifie l'homme intérieur, et la foi, qui permet au Christ d'habiter dans notre cœur : dans la foi, l'homme s'ouvre à l'Esprit de Dieu, et par l'Esprit la foi se fortifie.

 

2. Voisinage entre, d'une part, l'homme intérieur, et d'autre part "le Christ en nous" : l'homme intérieur devient plus fort, et ce mouvement de croissance s'opère dans le Christ, avec le Christ, qui habite en nous. Ce qui fait grandir l'homme intérieur c'est le Christ habitant le cœur du croyant. La croissance de l'homme intérieur est donc exactement proportionnelle à la densité de la présence du Christ ; et cette habitation du Christ est toujours en partie insaisissable : elle est plus profonde que toute conscience qu'on peut en prendre, plus directe que toute impression d'être en amitié avec Lui.

 

3. Parallélisme entre "l'homme intérieur" et le "cœur". Comme le dit 1 P 3,4, l'homme intérieur est "l'homme caché du cœur" (ho kruptos tès kardias anthrôpos). Sa dimension est celle du cœur.

 

Voici donc où nous en sommes dans la prière de l'Apôtre :

- que Dieu, par son Esprit, fortifie l'homme intérieur, l'homme du cœur qui a été engendré au baptême ;

- qu'Il accomplisse cette œuvre de sanctification par la plénitude de sa force et de sa gloire (éclat divin);

- afin que cet homme intérieur ouvre, par la foi, son cœur au Christ qui veut y faire son habitation (sa demeure, dirait saint Jean).

 

Et Paul précise encore sa pensée : quels sont ceux qui seront ainsi affermis par l'Esprit de Dieu ?

Ce sont ceux qui ont leurs racines et leurs fondations dans l'agapè (amour).

 

"enracinés et fondés dans l'amour",

 en agapèi errizômenoi kai tethemeliômenoi,

 

Amour et foi sont donc rapprochés dans notre texte, comme en Ga 5,6 :"la foi qui opère par l'amour", (pistis di'agapès energoumenè). Foi et amour sont inséparables quand il est question d'être habité par le Christ.

En fait, même l'enracinement du croyant dans l'agapè est aussi un don que le croyant a obtenu de Dieu par ses prières. Être dans l'amour, "vivre" d'amour, ce n'est pas seulement  l'expérience fugitive d'un jour de ferveur ou de grâce, c'est un état permanent, durable, inébranlable, comme le souligne bien, en grec, l'emploi de deux participes parfaits.

L'amour dont il s'agit ici n'est pas l'amour fraternel, dont il sera question plus loin dans la partie morale de l'épître (Ep 4,2 ; 4,32 -5,1-2), mais l'amour que Dieu nous donne (cf. Rm 5,5).

 

Ainsi l'homme intérieur se fortifie, va se fortifiant, là où l'homme, par la foi (hb : émûnâh) s'est ouvert au Christ, là où l'homme fait fond (hb : 'âman) sur l'amour. Reposant sur cette base ferme, le chrétien, dont la vraie dimension est celle du cœur, va croître, par l'Esprit de Dieu, dans la foi et dans un amour infatigable qui ne se laisseront pas détourner du Christ qui fascine.

Mais nous ne tenons pas encore ce dont Paul rêve pour les chrétiens d'Éphèse ; la foi et l'amour sont, comme en 1,15, deux présupposés. Le don qu'entrevoit l'Apôtre est autre chose encore. Certes la foi et l'amour sont et restent des dons de Dieu, mais Paul demande à Dieu pour les chrétiens un don qui englobe et réunisse ces deux là : la connaissance-gnôsis, la connaissance d'amour.

 

 

Verset 18 : "afin que vous ayez la force de comprendre avec tous les saints

                   ce qu'est la largeur et la longueur et la hauteur et la profondeur,

                   hina exischusète katalabesthai sun pasin tois hagiois

                   ti to platos kai mèkos kai hupsos kai bathos,

 

 

Selon Paul, à partir de la foi et de l'amour, l'homme atteint une connaissance supérieure, qui est encore dans la foi, qui est encore de l'amour, qui présuppose conjointement l'amour et la foi, mais les unifie dans une même réponse adorante, la (vraie) gnôsis, la gnôsis (connaissance) de l'homme intérieur, fortifié par l'Esprit dans sa foi et son amour. On ne peut pénétrer dans le mystère de Dieu qu'avec l'aide de Dieu, avec la force de l'Esprit (1 Co 2,13-15).

 

Paul pourrait dire : la gnôsis du téleios (parfait) ou du pneumatikos (spirituel), au sens qu'il donne à ce mot en 1 Co 2,6; 3,1; 8,1; 13,2. Dans l'épître aux Corinthiens, Paul avait à lutter contre une fausse gnôsis, contre une connaissance religieuse qui abandonnait les fondements de la foi et de l'amour fraternel. C'est peut-être cette hantise d'une fausse gnôsis qui amène ici Paul à préciser sa pensée dans les versets qui suivent.

 

 

Pourquoi faut-il que l'homme intérieur se fortifie ? – pour  pouvoir connaître son Dieu (cf. Jn 17,3 : "la vie éternelle, c'est qu'ils Te connaissent").

Paul demande d'abord à Dieu que les Éphésiens reçoivent la force, pour qu'ils soient à même, avec tous les saints, de saisir (katalambanesthai) ce qu'est la largeur et la longueur et la hauteur et la profondeur [11]: phrase bien énigmatique, qu'il nous faudra éclairer le plus possible par d'autres textes.

Remarquons pour l'instant que cette connaissance, souhaitée et demandée par l'Apôtre, est essentiellement une connaissance "partageable" avec d'autres. Les Éphésiens en vivront "avec tous les saints" qui la possèdent déjà. Il ne s'agit donc ni d'une connaissance purement privée, ni d'une connaissance réservée à quelques privilégiés.

Ici "les saints" (hagioi) sont vraisemblablement les membres de l'Église, tous ceux qui, selon 4,13, doivent parvenir, tous ensemble, à ne faire qu'un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu. C'est bien, en effet, de saisie par l'intelligence croyante qu'il s'agit ici. 

 

les quatre dimensions                      

 

Visiblement il s'agit d'une formule toute faite que Paul reprend au v.18 ; mais qu'entendait-il par là ? Nombreux ont été les essais de compréhension[12] ; on a vu dans les quatre dimensions :

a)         la perfection de Dieu (sphérique=parfaite) ;

b)         le mystère de Dieu (Chrysostome, Théodoret, Bèze) ;

c)         tout l'univers (hen kai pân ; Dupont) ;

d)         le lieu de Dieu (Reitzenstein) ;

e)         la forme cubique de la cité céleste (Apoc 21,16; Bengel, Dibelius, Schlier) ;

f)         les dimensions de l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance (Origène, Thomas, Calvin) ;

g)         les quatre dimensions de la Croix (autre forme de f) ;

h)         l'idée gnostique du Premier homme et de son corps cosmique ;

i)          les innombrables ensembles de quatre (ex. dans saint Augustin : l'amour, l'espérance, la patience, l'humilité) ;

j)          l'inexplorable sagesse de Dieu, à laquelle font référence les livres sapientiaux :

            - Jb 11,7-9 : "Prétends-tu sonder la profondeur de Dieu, atteindre la limite de Shadday ? Elle est plus haute que les cieux : que feras-tu ? Plus profonde que le Sheol, que sauras-tu ? Elle serait plus longue que la terre à mesurer et plus large que la mer".

            - Cf. Jb 28,12-14.21-22 : "Mais la Sagesse, d'où provient-elle ? Où se trouve-t-elle, l'Intelligence ?  L'homme en ignore le chemin, on ne la découvre pas sur la terre des vivants. L'Abîme déclare :'Je ne la contiens pas !' et la Mer :'Elle n'est point chez moi !' (…) Elle se dérobe aux yeux de tout vivant, elle se cache aux oiseaux du ciel. La perdition et la Mort déclarent :'La rumeur de sa renommée est parvenue à nos oreilles".

            - Am 9,2-3 : "S'ils forcent l'entrée du Sheol, de là ma main les prendra ; et s'ils montent aux cieux, de là je les ferai descendre ; s'ils se cachent au sommet du Carmel, là j'irai les chercher et les prendre ; s'ils se dérobent à mes yeux au fond de la mer, là je commanderai au Serpent de les mordre."

            - Ps 139,8s :"Si j'escalade les cieux, tu es là, qu'au sheol je me couche, te voici. Je prends les ailes de l'aurore, je me loge au plus loin de la mer."

            - Is 7,11 : "Demande un signe à Yhwh ton Dieu, au fond, dans le sheol, ou vers les hauteurs, au-dessus".

            - Is 40,12-14 : "Qui a mesuré dans le creux de sa main l'eau de la mer, évalué à l'empan les dimensions du ciel, jaugé au boisseau la poussière de la terre, pesé les montagnes à la balance et les collines sur des plateaux ? Qui a dirigé l'esprit de Yhwh et, homme de conseil, a su l'instruire ? Qui a-t-il consulté qui lui fasse comprendre, qui l'instruise dans les sentiers du jugement, qui lui enseigne la connaissance et lui fasse connaître la voie de l'intelligence ?"

            - Cf. Rm 8,37-39 : "Oui, j'en ai l'assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur ni quoi que ce soit de créé ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu nous témoigne en Christ Jésus, notre Seigneur".

            - Cf. Apoc 5,13 : "Et toutes les créatures qui sont au ciel, sur la terre, sous la terre et sur la mer".

 

Cette dernière interprétation (j) semble la plus naturelle et la plus prometteuse, quelle soit relayée ou non par une philosophie stoïcienne. On ne se trompera donc pas de beaucoup en voyant dans les quatre extrémités les dimensions de l'amour du Christ pour nous, qui nous révèle le mystère du dessein de Dieu et son amour sans mesure. Cet amour du Christ, il nous faut le connaître, et pourtant, comme celui de Dieu, il demeure au-delà de toutes nos prises.

 

 

 

Verset 19 : "et de connaître l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance,

                   afin que vous soyez remplis "vers" toute la plénitude de Dieu".

       gnônai te tèn huperballousan tès gnôseôs agapèn tou Christou,

       hina plèrôthète eis pan to plèrôma tou theou.

 

Formulation un peu paradoxale : il faut connaître ce qui surpasse toute connaissance ! Cela rappelle le mystère du Christ, "en qui se trouvent, cachées, toutes les richesses de la sagesse et de la connaissance" (Col 2,2-3), et "l'insondable richesse du Christ" (Ep 3,8). Les chrétiens vont connaître l'amour du Christ avec tous les baptisés de l'Église, mais ils ont besoin pour cela d'être sans cesse fortifiés par l'Esprit, afin de participer toujours plus à la richesse du Christ. C'est ainsi qu'ils seront graduellement conduits au Père. Nous retrouvons la même structure trinitaire qu'en Ep 1,3-4.        

 

Les v.18 et 19 jumellent  deux verbes :  saisir (katalambanesthai)

         et connaître (gnônai).

Ils forment également couple en Ph 3,8-12 :

v.8       "Je tiens tout désormais pour désavantageux

            au prix suréminent qu'est la connaissance (gnôsis) du Christ Jésus, mon Seigneur.

            Pour lui j'ai accepté de tout perdre, je regarde tout comme déchets, afin de gagner le Christ

v.9       et d'être trouvé en lui, n'ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la loi,

            mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s'appuie sur la foi ;

v.10      le connaître (gnônai), lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses soufces ,

            lui devenir conforme dans la mort

v.11      afin de parvenir, si possible, à ressusciter d'entre les morts.

v.12      Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu parfait ;

mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir (katalabô),

ayant été moi-même saisi par le Christ Jésus (katelemphthèn)."

 

Il est clair, d'après ce texte de Ph, que l'action de "connaître" et de "saisir" le Christ ne se réduit pas à une simple saisie de l'intelligence, mais qu'elle inclut une expérience profonde du "mystère" de Jésus, qui a été rythmé par sa mort et sa résurrection. "Connaître" Jésus, "saisir" Jésus, c'est "lui devenir conforme" dans sa mort et sa vie.

Certes, nous savons qu'au temps de saint Paul encore les philosophes stoïciens employaient

le verbe "saisir" (katalambanein) pour désigner une connaissance intellectuelle parfaitement claire et sûre. Ici, naturellement, "saisir" inclut une connaissance lumineuse de Jésus, mais là n'est pas, pour Paul, l'accent principal ; pour lui, la "connaissance" est avant tout une intériorisation, une expérience non pas tant psychologique qu'existentielle.

            Cela ressort non seulement du passage de Ph que nous venons de citer, mais de la suite même du texte d'Ep, au v.19 :"vous arriverez à connaître cet amour qui surpasse toute connaissance".

 

            Cependant le texte le plus probant, en ce qui concerne le sens de "saisir" (katalambanesthai), c'est Col 3,2-3[13], où Paul affirme plusieurs choses :

1. dans le Christ se trouvent – cachés – tous les trésors de la sagesse (sophia) et de la science (gnôsis),

2. le Christ est vraiment le mustèrion ("mystère") de Dieu, (longtemps voilé et maintenant dévoilé),

3. ce "mystère" de Dieu (qu'est le Christ), nous devons et nous pouvons le connaître, le reconnaître de plus en plus (epignôsis),

4. et cette connaissance du "mystère" de Dieu, du Christ-mystère, nous fait parvenir au plein épanouissement de l'intelligence,

5. mais l'accession à toutes les richesses d'une intelligence chrétienne pleinement éclairée présuppose deux attitudes fondamentales :

            - d'une part il faut que notre cœur soit réconforté ("consolé", tiré de sa solitude) par le souvenir de l'Apôtre qui lutte pour le Christ ;

            - d'autre part, et surtout, il faut que les chrétiens d'une même communauté soient étroitement rapprochés dans l'agapè (amour).

 

Ainsi la connaissance profonde de Jésus et de son mystère, cette sagesse qu'il infuse au cœur par son Esprit, est intimement liée à l'amour fraternel. On comprend "avec tous les saints" ; on rejoint le mystère du Christ dans la mesure même où l'on s'enracine dans la charité et où l'on s'appuie sur elle.

Ainsi également cette haute sagesse ne peut se rencontrer que sur le chemin de l'homme intérieur. Elle suppose la force de l'Esprit Saint, l'habitation du Christ en nos cœurs par la foi, et le renouvellement constant de notre vie morale.

 

Et qu'y a-t-il à " saisir" dans le Christ ? 

 

Le verset 19 nous décrit avec précision ce qu'il s'agit de connaître (ou d'expérimenter intérieurement) : c'est l'amour du Christ pour nous (agapè tou christou).

 

en Ep 5, c'est l'amour qui a poussé le Christ à se livrer pour nous  :

v.1       "Oui, cherchez à imiter Dieu, comme ses enfants bien-aimés,

v.2       et suivez (péripateite : "marchez", circulez) la voie de l'amour, à l'exemple du Christ, qui vous a aimés et s'est livré pour vous".

v.25      " Le Christ a aimé l'Église, il s'est livré pour elle, afin de la sanctifier".      

Cf. Ga 2,20 :"Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi".

                  Rm 8,37 :"Nous avons passé pour des brebis d'abattoir ; mais en tout cela nous n'avons aucune peine à triompher par celui qui nous a aimés".

 

d'après Ep 2,4, cet amour du Christ (pour nous) est aussi l'amour de Dieu :

"Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand (pollèn)[14] amour dont il nous a aimés" … nous a fait revivre avec le Christ".

Cf. 2 Th 2,16 :"Dieu notre Père, qui nous a aimés et nous a donné, par grâce, consolation éternelle et heureuse espérance".

 

C'est donc, en définitive, l'amour incessant du Père et du Christ pour nous :

Rm 5,5 : "L'espérance ne déçoit point, parce que l'amour de Dieu (pour nous !) a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous fut donné" ;

Rm 8, 35.39 : … "qui nous séparera de l'amour du Christ ?" ;

                      … "aucune créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu (pour nous) manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur".

2 Co 5,14 :   … "l'amour du Christ (pour nous) nous presse".

 

            Mais pourquoi est-il dit que cette agapè (amour) surpasse toute connaissance[15] ?

Est-ce que Paul voudrait rabaisser le rôle de la connaissance dans notre vie et notre progrès chrétiens ?

Pas le moins du monde : la gnôsis (connaissance) reste une expérience magnifique. Saint Paul veut dire simplement ceci, qui est si vrai et si apaisant pour notre vie spirituelle : aimer le Christ, ce n'est pas forcément savoir qu'on l'aime : notre amour du Christ dépassera toujours, finalement, l'expérience que nous en aurons. Notre amour du Christ est noué en nous à une profondeur telle qu'aucune exploration consciente ne nous conduira jamais jusqu'à cette racine de notre amour.

La connaissance que Paul demande à Dieu pour nous s'achève donc en amour, parce que seul l'amour peut saisir le Christ au-delà de l'expérience priante, au-delà de nos idées et de nos impressions.

 

Notons qu'il y a progrès dans la pensée de l'Apôtre en passant du v.18 au v.19 ; la connaissance du chrétien va se porter successivement sur deux certitudes :

v.18      - la connaissance doit rejoindre les quatre dimensions, cette réalité incommensurable qui fonde l'unité de tous les croyants et l'espérance chrétienne ;

v.19      - plus nettement christique encore, la connaissance doit scruter l'amour même du Christ pour nous.

En fait les deux réalités n'en font qu'une, d'abord indécise, puis centrée sur le Christ. L'insistance porte d'abord sur l'inscrutabilité de ce qui vient de Dieu, puis sur la personne du Christ qui nous aime. L'amour du Christ (pour nous) échappe à toute prise, à cause de sa surabondance même, et pourtant il doit être "saisi" et "connu" de plus en plus, progressivement intériorisé.

 

À la lumière de ce qui précède, le v.19b devient plus limpide ; il nous livre le but ultime de la "connaissance" du mystère de Jésus :

"afin que vous soyez remplis "vers" (eis) toute la Plénitude (plèrôma) de Dieu".

 

Il s'agit ici, non pas de la plénitude du Christ, comme en Ep 1,23; 4,13, mais de celle de Dieu.

On peut comprendre de trois manières la phrase un peu curieuse de Paul :

1) "Pour que soit remplie toute la plénitude (plèrôma) de Dieu en nous". Ainsi le veut la variante du manuscrit 33 (plèrôthèi pan to plèrôma tou theou eis hèmas). Dans ce cas la plénitude de Dieu n'est atteinte que lorsque les hommes sauvés y entrent. Mais la plénitude de Dieu existe avant les hommes ! (Jn 1,16; Col 1,19; 2,9).

2) "Pour que nous soyons remplis jusqu'à [atteindre] toute la plénitude de Dieu". 

3) "Pour que nous soyons remplis jusqu'à [recevoir] toute la plénitude de Dieu".

 

À vrai dire, les sens 2 et 3 sont inséparables dans le plan de Dieu : nous ne pouvons atteindre   Dieu qu'en recevant sa plénitude.

Il s'agit donc, pour les chrétiens venus de la gentilité, d'entrer (d'être remplis) dans tout le Plérôme de Dieu. Il ne peut y avoir pour l'homme d'autre plénitude que d'être envahi, submergé par la propre Plénitude de Dieu ; et Dieu, dans sa plénitude, aime à se donner en partage : sa Plénitude infinie est une plénitude ouverte, car Dieu est amour.

Plus nous intériorisons notre découverte du Christ et de son amour, plus nous expérimentons la Plénitude de Dieu ; plus nous pénétrons à l'intérieur de l'amour surabondant du Christ, et plus la Plénitude de Dieu nous est ouverte.

 

         Essayons d'embrasser d'un seul regard tout l'enseignement caché dans cette prière de Paul, où l'accent est mis sur l'expérience du salut par le croyant.

 

1)                  Le chrétien en prière dialogue avec son Dieu Trinité.

2)                              Cet homme est appelé à une connaissance merveilleuse de son Dieu, et c'est une véritable     rencontre d'amour.

3)                                    Les étapes, ou plutôt les éléments, de cette approche de Dieu nous sont décrits comme suit :

-    l'Esprit fait habiter le Christ dans notre cœur, par la foi, et vient ainsi en aide à notre faiblesse ;

   -     alors grandit en nous l'homme intérieur ;

   -     l'agapè (amour) devient inébranlable ; elle devient l'assise

de notre existence priante et missionnaire ;

   -     nous "saisissons" de mieux en mieux, avec tous les autres chrétiens

                                                                 combien le dessein de Dieu est inscrutable ;

                   -    nous "saisissons" également, de plus en plus, l'insaisissable amour de Jésus pour nous ;

-    et par là nous entrons, progressivement, dans la Plénitude de Dieu.

 

 

 En d'autres termes :

 

C'est dans la foi et l'amour que s'ouvre à nous la sur-connaissance de l'amour du Christ et la vie "remplie" par Dieu.

La connaissance supérieure que Paul demande pour ses chrétiens est un mouvement. Le chrétien, croyant avec amour et aimant avec foi, cherche à rejoindre, à expérimenter intérieurement, l'impalpable amour du Christ (pour nous), que l'Esprit seul nous donne de connaître, et qui est à la source de toute plénitude chrétienne.

Et ce mouvement vers l'intime, ce pèlerinage intérieur, cette aventure théologale de foi et d'espérance, n'est possible que parce que le Dieu Trinité nous aime et nous aimante.

 

 

Doxologie

 

v.20     "À Celui qui peut faire infiniment au-delà de ce que nous demandons ou pensons,

selon sa puissance qui agit en nous,

            i de dunamenôi huper panta poièsai huperekperissou hôn aitoumetha è nooumen

kata tèn dunamin tèn energoumenèn en hèmin,

 

v.21     à Lui la gloire dans l'Église et en Christ Jésus,

            pour toutes les générations du cours des siècles ! Amen."

            autôi è doxa en tèi ekklèsiai kai en Christôi 'Ièsou

            eis pasas tas geneas tou aiônos tôn aiônôn, amèn.

 

Position :        La doxologie est placée à la fin de la partie dogmatique, comme Rm 11,33-36, après un développement passionné sur Israël et l'appel des nations. Bien qu'elle termine la première partie, elle ne doit pas être séparée totalement de la prière qui précède[16]. C'est même cette proximité qui fait l'originalité de cette doxologie[17].

 

Structure :      La doxologie se présente dans la structure ternaire habituelle : la personne louée/ la gloire proclamée/ la formule d'éternité.

Si l'on cherche la transition avec la prière, elle se trouve dans les mots :"ce que nous demandons et pensons", et dans l'insistance sur la puissance de Dieu, qui peut, en nous, "faire infiniment au-delà" (v.20). La prière de demande s'épanouit en doxologie.

 

Vocabulaire : Le vocabulaire est bien paulinien, même si l'usage des doxologies en liturgie est emprunté par saint Paul.

"Celui qui peut" (tôi dunamenôi) rappelle Rm 16,25-27 et Jude 24.

Ici il n'est pas question "d'affermir", de "garder", "d'introduire dans le Royaume", mais plus largement de "faire" (poièsai); cf 2,10.15; 3,11 (partout dans Ep quand Paul parle du "faire" de Dieu, il s'agit de créer ou d'accomplir).

La doxologie revient sur l'idée de puissance, comme 3,16 et 1,19. Dieu, qui a ressuscité le Christ, l'a élevé au-dessus de tout, l'a donné comme chef à l'Église, et manifeste sa force dans le ministère de l'Apôtre (3,7), travaille en nous, au-delà de tout ce qui est imaginable.

huper panta : adverbial (1,22) = infiniment, ultra omnia, au sommet de tout (Osty) ;

huper-ek-perissou : super-abundanter.

La puissance du Père dépasse tout ce que nous pouvons demander (Col 1,9) ou concevoir par le noûs (ce qu'il y a de plus haut dans l'intelligence humaine). Elle "dépasse toute connaissance" (v.19).

Le verset 20 est à comprendre comme un souhait, et non pas à l'indicatif (cf. 1 P 4,11; Did 9,4; 10,5; 1 Celui 58,2).

 

"nous" : Le "nous" de la communauté s'insère dans la prière, après le "moi" de Paul (v.14). La prière commence comme celle de Paul, mais tous finalement sont appelés à louer Dieu, au-delà de la réflexion théologique.

 

"la gloire" (doxa) : dit à la fois la majesté, la puissance et la grâce de Dieu (1 Ti 6,16; Jud 25; Apoc 5,13; 7,12).

 

"dans l'Église et le Christ Jésus" : de l'Église, manifestation de la gloire, Paul remonte au Christ, qui en est la cause, puis à Dieu. Noter la place importante accordée ici à l'Église. La gloire de Dieu ne reviendra plus dans l'épître. L'Église nous inclut dans le Christ Jésus, et c'est "dans le Christ Jésus" que nous rejoint la bénédiction de Dieu (1,22b-23).

 

"le siècle (cours) des siècles". Rapprocher 2,7

 

 

Père,

Toi qui es la source de toute lignée au ciel et sur la terre,

Toi qui peux faire infiniment au-delà de nos demandes et de nos pensées

par Ta puissance qui agit en nous

et selon la richesse de Ta gloire,

 

donne-nous d'être puissamment fortifiés par Ton Esprit,

fais grandir en nous l'homme intérieur ;

fais habiter le Christ en nos cœurs par la foi ;

que nous soyons enracinés dans l'amour (donné par Toi) et fondés sur lui ;

 

donne-nous la force de comprendre avec tous les baptisés l'immensité du mystère,

et de connaître l'amour du Christ pour nous, au-delà de toute intuition ;

 

donne-nous d'être remplis de Ta plénitude

et de marcher vers elle.

 

À Toi la gloire dans l'Église,

à Toi la gloire dans le Christ Jésus,

au long des siècles !

Amen.

 

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[1] R. Schnackenburg, p.147s, note des parallèles intéressants avec Colossiens :

Col 2,2 : "vos cœurs … dans l'amour ; Ep 3,17 : dans vos cœurs … enracinés dans l'amour".

Col 2,2 : "en vue de la connaissance ; Ep 3,19 : connaître …qui surpasse la connaissance".

Col 2,7 : "enracinés et fondés en lui ;  Ep 3,17 :"enracinés et fondés dans l'amour".

Col 2,9.10 :"habite corporellement le plèrôme de la divinité … rempli ; Ep 3,17.19 : "habite … remplis de tout le plèrôme de Dieu".

[2] Ailleurs dans le Nouveau Testament on a : "tithenai ta gonata" (Act 7,60; 9,40; 20,36; 21,15), ou  "gonupetein" (Mc 1,40;10,17; Mt 17,14).

[3] Autres emplois dans l'AT : 2 Rg 1,13; Dn 6,11 (Th); 1 Chr 29,20; 1 Esd 8,70; 3 Mac 2,1.

[4] Ber 16b; Sanh. 38b; 98b; 99b; Mid.Ps 11, §6 (51a). Il est vrai que dans ce dernier texte la famille est nommée pâmilya', "domesticité", et Dieu n'est pas appelé 'âb, "père", mais ba'al habbayit, "le maître de maison".

[5] La gnose distingue et sépare le Dieu créateur, ou démiurge, et le Dieu Rédempteur (Dieu des Juifs) ; le Dieu souverain et le Dieu bon, qui seul est Père ; le Dieu créateur, à qui le mustèrion reste caché, et le Dieu Rédempteur, qui a toujours caché en Lui le mustèrion. Quant aux Éons (aiônes, âges), ils ont été créés, non par le Dieu Rédempteur, mais par le démiurge ; ils ont ignoré le mustèrion (de même que leur créateur l'ignorait) jusqu'à ce que la gnose le révèle ; et ils seront sauvés, non seulement sans le démiurge, mais contre lui et contre sa création, comme "dans son dos, et derrière le dos de la création". Ainsi, dans la gnose, le Créateur et le Rédempteur n'ont rien à voir ensemble ; seul le Rédempteur se révèle dans le Christ, lequel n'a rien à voir avec la création et avec ses Éons. 

[6] Notons qu'à propos de Jésus enfant "croissant en esprit", Lc 1,80 emploie "ekrataiouto pneumati".

[7] Cf. 1 Hen 45,3 :"Votre esprit sera fortifié en vous-mêmes, si vous voyez mes élus".

[8] "Je me complais dans la loi du point de vue de l'homme intérieur; mais j'aperçois une autre loi dans mes membres qui lutte contre la loi de ma raison et m'enchaîne à la loi du péché qui est dans mes membres".

[9] En 1 P 3,4, l'homme intérieur est appelé "l'homme caché du cœur" (ho kruptos tès kardias anthôpos).

[10] Cf. Ep1,3.17; 2,18.22; 4,3.23.30; 5,18; 6,17, et 2 Co 1,22; 5,5; Rm 5,5; 8,9. On peut synthétiser ainsi ces versets pour la vie spirituelle :

- L'Esprit résume en lui toute bénédiction, tous les bienfaits de Dieu en paroles et en actes (Ep 1,3).

- L'Esprit de la promesse marque d'un sceau, pour le jour de la rédemption (définitive), tous ceux qui acceptent de croire à la Bonne Nouvelle (Ep 1,13).

- L'Esprit qui est donné par le Père de la gloire renouvelle notre intelligence croyante, notre jugement de chrétien ; il révèle Dieu ; il nous fait accéder à une sagesse chrétienne, comprendre et goûter les choses de Dieu ; il nous fait connaître vraiment Dieu (Ep 1,17).

- En lui nous avons accès auprès du Père, tous ensemble, dans la cohésion fraternelle retrouvée (Ep 2,18).

- En lui nous devenons une demeure de Dieu, une fois intégrés dans la construction par le Christ (Ep 2,22).

- L'Esprit réalise l'unité de tous les croyants, dans la mesure même où ils se laissent transformer par la paix jusqu'à devenir des hommes de paix (Ep 4,3).

- L'Esprit est dès maintenant un acompte de notre héritage (cf. les arrhes de l'Esprit en 2 Co 1,22; 5,5) et à ce titre il prépare la rédemption définitive, eschatologique, du peuple que Dieu s'est acquis (Ep 1,4).

- Son épée est la parole de Dieu (Ep 6,17).

[11] Rapprocher 1 Co 2,9.

[12]  Cf. M. Barth, Ephesians 1-3, p. 395-397 ; M.Bouttier, Éphésiens, p.160-161.

[13] Voici le texte :"Je veux que vous sachiez quel rude combat je livre pour vous, comme pour ceux de Laodicée et pour tant d'autres qui n'ont jamais vu mon visage de chair. Je veux qu'ainsi leur cœur soit réconforté et qu'étroitement unis dans la charité, ils acquièrent dans toute sa richesse la plénitude de l'intelligence, en vue de la sur-connaissance (epignôsis) du mystère de Dieu : le Christ, en qui se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de la science."

[14] C'est la Vg qui traduit "propter nimiam caritatem", que l'on peut comprendre : "à cause du trop grand amour". La Tradition de l'Église a aimé cette surenchère à propos du mystère de l'amour. Cf. Elisabeth de la Trinité.

[15] Comparer Ph 4,7 :"La paix du Christ, qui surpasse toute intelligence".

[16] Sur cette doxologie, voir le commentaire de M.Bouttier, p. 165-166.

[17] R.Schnackenburg (p.157) note que les doxologies apparaissent dans les épîtres à divers endroits (Ga 1,5 ; Rm 1,25; 9,5; 1 Ti 1,17; 6,16; 1 P 4,11), assez souvent avant les conclusions et les souhaits finaux (Ph 4,20; 2 Ti 4,18; He 13:21; 1 P 5,11) ou tout à la fin (Jud 25; 2 P 3,18; secondairement en Rm 16,25-27). On les trouve rarement à la conclusion d'une partie d'épître, comme ici en 3,20s (voir cependant Rm 11,36).